L'Aube rouge, exploration d'une côte longtemps interdite, bases militaires secrètes oblige.

Par Ben Weiland

Photos de Chris Burkard

La péninsule du Kamchatka fait partie de l'Extrême-Orient russe. La région est voisine de la Sibérie, mais plus isolée, avec une météo encore plus difficile… et plus d'ours aussi. La région enjambe une faille terrestre qui s'appelle la Ceinture de Feu pacifique et compte parmi les plus grands volcans actifs de la planète. Ici, toutes sortes de choses sous pression, brûlantes et sentant le souffre remontent des entrailles de la terre. D’énormes cônes violets dominent le paysage avec de superbes glaciers sur leurs versants et de la fumée noire sortant de leur sommet.

Dane Gordon. Photo: Burkard

En considérant cette géologie d’un autre âge, la péninsule nous a paru idéale pour faire du camping. Les clichés de pluie incessante et d'eau putride se sont envolés. Pendant plusieurs jours, nous nous sommes réveillés sous un grand soleil et les plages de sable noir du Kamchatka étaient très agréables à la mi-journée. Un vent chaud soufflait des montagnes jusqu'à la mer. Selon les locaux, cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu un si bel été. Et évidemment, ces journées étaient parfaites pour l'exploration...

 Le camion roulait sur la plage ; Keith Malloy observait la mer depuis le toit, la peau brûlée, la barbe rêche , clignant des yeux à cause de la lumière trop vive. Une série approcha. Il frappa sur la taule au-dessus du conducteur et le camion s'arrêta. Il fixa un point au loin avec ses jumelles. A quelques kilomètres de là, un banc de sable semblait se mêler au ciel en donnant une image floue sous l’effet de la chaleur. Un vent offshore faisait friser la crête des vagues en laissant s’échapper de la mer de longs voiles blancs. Malheureusement, cette vision prometteuse est restée vaine . Le spot se trouvait dans une zone militaire défendue!

Photo: Burkard

Cela ne nous a pas surpris. Les militaires russes sont omniprésents dans la région : politiquement, économiquement et culturellement. Il y a encore vingt ans, le Kamchatka était interdit aux étrangers et même aux civils russes. Les soviétiques y avaient construit une base secrète pour leurs sous-marins dans une baie tranquille, protégée par d'immenses montagnes. Pour se déplacer sur les routes difficiles de la péninsule, les soldats n'utilisaient que des camions blindés à 6 roues. Ces véhicules pouvaient même atteindre les centres de recherche géothermiques dispersés dans l'intérieur.

Chaque véhicule avait un design particulier mais ils avaient tous en commun la même chose: une cabine pour le conducteur devant et une cabine pour huit personnes à l'arrière comme un abri anti-bombes. A la fin de l’Union Soviétique, le Kamchatka s'est ouvert au monde. Le budget militaire a été sérieusement réduit et les camions ont été vendus aux civils. Vingt ans plus tard, ils représentent toujours le meilleur moyen de transport local. Sergei , notre capitaine fou, conduisait un camion qui avait assez de place pour contenir nos planches, notre stock de nourriture, notre matériel de pêche et de camping. Mais même après vingt années d'ouverture, les militaires ont encore pignon sur rue dans la péninsule et même dans notre abri anti-bombes ; nous ne pouvions pas aller partout.

Cyrus Sutton. Photo: Burkard

 Ce matin là, le soleil reste caché derrière une couche épaisse de nuages. Temps pluvieux en perspective. En plus, nous n'avions plus de bois pour entretenir le feu. Les flammes subissaient les assauts d’une pluie intermittente et il ne restait que quelques volutes de fumée. En milieu de matinée, des lignes de houle ont fait leur apparition. Keith a emprunté l'alaia de Cyrus pour glisser sur une vague d'environ 1m quand il s’est fait surprendre par le backwash… la planche a terminé sa course sur le banc de sable. A l'impact, l'alaia s’est brisé tel un cure-dents. Keith ramassa les débris sous son bras et pris la direction du camp.

“Je vais garder les parties les plus grandes," dit Cyrus en examinant la planche. “Je vais essayer de les recoller."Ensuite, Il les a rangeés et a mis les cure-dents au feu avant de sortir une immense bâche à fixer au camion. Pendant plus de dix heures d’une pluie devenue incessante, nous sommes restés assis dessous, préservant notre petit carré sec alors que le reste du camp se faisait totalement inonder.

Une sentinelle veille sur le camp...les ours jamais très loin. Photo: Burkard

Le camping n'est pas toujours une partie de plaisir. Nos corps étaient meurtris au réveil, on s'habituait certes aux bains dans les rivières glacées qui ne suffisaient plus à couvrir une forte odeur corporelle devenue quotidienne. Nos chevelures avaient pris peu à peu l’aspect d’un nid d’oiseau ou d’un terrier. Les traces de la civilisation s'effaçaient petit à petit et une couche de crasse les remplaçait…il fallait bien s’adapter. Faire la différence entre l'essentiel de ce qui ne l'est pas…était une évidence. Certains d'entre nous ont commencé à porter les mêmes habits tous les jours. Nous avons appelé cela l'Uniforme. Nous économisions ainsi du temps et de l'énergie au lieu de sauver ou d’entretenir les apparences et cela nous a procuré un vrai sentiment de liberté.

 La pluie s'arrêta d'un coup comme par miracle. Une nouvelle journée et le sable noir qui chauffait déjà. Des buissons de myrtilles couvraient le sol tout autour de nos tentes. Trevor et Cyrus ont amélioré ainsi leur petit-déjeuner. Les rivières étaient remplies de saumons. Parfois, nous n'avions même pas besoin d'appâts. Il y avait tellement de poissons dans l'embouchure, qu'une petite vague en propulsait à chaque fois quelques-uns sur la berge ; nous n'avions qu'à les attraper à la main.

Nous n'étions pas les seuls à profiter de cette pêche miraculeuse. En repartant de la côte, nous nous sommes arrêtés près d'une rivière. La disposition des galets sur la berge indiquait des traces d'un gros ours passé par là. Les ours semblaient toujours avoir un train d'avance sur nous. Ils laissaient des empreintes encore fraîches, des excréments encore chauds et des trous dans la forêt avec des feuilles encore tremblantes. On ne les voyait jamais mais ils étaient toujours là. La plupart du temps, ils restent à manger du poisson ou à élever leurs petits. Mais parfois comme nous le raconta Sergei, ils s’approchent un peu trop près de l’hommecomme le rappelle cette histoire d'un groupe de scientifiques coincé dans une cabane par 30 ours affamés…chacun faisant plus de 3 mètres.

Est-ce que Sergei a un fusil avec lui? Non— nous n'avons pas besoin de ce moyen de défense contre ces animaux territoriaux somme toute… assez sympathiques. Il fallait simplement être sur ses gardes, être malin et observer son environnement immédiat. Un autre moyen de les repousser existait avec les deux batteries du camion que nous disposions à la nuit tombée autour du camp en guise de barrière électrique. De toute façon, la plupart des ours à cette époque se trouvent plus au nord et Keith a pu alors accrocher sa pêche du jour au rétroviseur du camion cette nuit-là.

Nous nous sommes assis autour du feu pour étudier une carte. Sergei nous montrait les plages accessibles par camion. Une grosse houle de sud était attendue dans les deux prochains jours. Mais avant cela, une houle plus petite arriverait peut-être jusqu'à nous sur cette partie de la côte où les montagnes tombent abruptes dans la mer avec des milliers de kilomètres de baies, d'anses, de recoins inexplorés. C'était prometteur. Mais nous n'avions aucun moyen d'y accéder par voie terrestre.

A suivre...

Un ancien camion de l'armée russe bien utile...photo: Burkard