La performance (à l'eau) ou l'Art d'impressionner les autres, à la recherche de la gloire et/ou de l'immortalité, c'est ce que raconte l'Épopée de Gilgamesh...

Certains aiment raconter qu'ils ont surfé absolument tout seul. Avec cette petite étincelle 'soul' dans le regard, ils vous donneront tous les détails de leur session: la qualité des vagues et combien de temps ils sont restés absolument tout seul à l'eau. C'est ce qu'ils kiffent avant tout, surfer en solo. C'est leur moment de bonheur. Eux seuls face à la nature, sans spectateur. Et en plus sur un 'secret spot'...

“J'ai surfé tout seul ce matin. Personne à l'eau. Vraiment tout seul."c'est le summum du cool!

Il n'y a rien de glorieux ou d'honorable à surfer tout seul, sauf si l'on en parle à personne. Photo: Timo

Mais ironiquement, cette session incognito ne va pas le rester longtemps, le surfeur aura un tel besoin vital de sortir de cet anonymat en racontant sa session au premier venu. Sinon cette session resterait solitaire, triste et insatisfaite n'est ce pas? Il faut bien quelqu'un pour s'émerveiller sur la profondeur de ce barrel ou sur la hauteur de ces gerbes d'eau, quelqu'un à rendre jaloux... La véracité des propos ne pouvant bien sûr pas être vérifiée, car il n'y avait évidemment aucun témoin. Mais bon, l'important est bien d'impressionner les autres, en parôles s'il le faut. Briller parmi ses pairs. Mais la session en solo n'est, comme vous le savez, pas la réalité de l'immense majorité des surfeurs. S'en est même l'antithèse moderne.

Je m'explique... Le surf n'est pas un sport de compétition. Il n'y a pas de points. Pas de vainqueur ni de perdant. Enfin dans le surf que l'on vit, pas celui qu'on regarde de la plage ou devant l'écran de l'ordi. Le meilleur surfeur à l'eau est celui qui prend le plus de plaisir n'est ce pas? Quelle hypocrisie dans cette dernière phrase. Ceux qui y adhèrent doivent être particulièrement nuls en surf... Ils doivent même être frustrés par leur nullité. Pourtant, elle est vraie. Et tu le sens.

“Regardez moi, c'est moi qui prend le plus de plaisir à l'eau. Iiiiiaaaa (hurlé sur chaque vague prise les cheveux au vent)!"Ce genre de mecs devraient effectivement surfer tout seul. Car le surf aujourd'hui, c'est à chaque instant une lutte sans merci pour la victoire, pour la gloire, et dans le cas de notre bon vieux Gilgamesh, la quête de l'immortalité - fut-elle acquise par ses exploits répétés, qui le rendrait immortel dans l'esprit des autres.

Les free surfeurs. Les rideurs new school. Les surfeurs de grosses vagues. Ils sont tous à l'eau pour essayer de faire mieux que leurs rivaux avec un système de jugement qui leur est propre. Plus haut, plus gros, plus profond, plus soul. Iiiiaaaaa!

La première étape, c'est d'admettre que le surf est une histoire de performance. Sinon, qu'est-ce que la compète? L'aérial n'est pas le moyen le plus facile de passer une section. Mais c'est certainement celui qui impressionne le plus les autres surfeurs. Car c'est de cela qu'il s'agit, même si c'est un objectif un peu naze: impressionner les autres. Si vous n'êtes toujours pas convaincu alors, allez faire de la planche à voile...

Il y a une certaine honnêteté à le reconnaitre. Et c'est la première étape pour devenir un surfeur plus performant. Reconnaissez que cela à son importance, que vous êtes en compétition et que le line up est votre arène. Comme un acteur ou un danseur. La prochaine fois que vous vous mettez à l'eau, ne priez pas pour que les bikinis sur la plage vous suivent du regard sur la vague. Mais arrêtez-vous plutôt près de leur serviette et dédiez leur votre prochaine session. Demandez-leur leurs noms. Pointez du doigt les vagues. Et dites leurs: que c'est pour elles.

Puis partez en trottant, ne marchez pas et ne vous retournez plus. Rappelez-vous: maintenant c'est votre match qui commence et il faut que vous soyez performants!

Cela vous aidera à réaliser la deuxième chose vitale: vous n'êtes pas bourré de talent. Vous avez du mal à prendre beaucoup de vagues Vos virages ne sont pas ultra puissants. Vous sortez de la plupart de vos sessions sans avoir pris de tubes démentiels. Vous n'avez jamais replaqué un air. Voilà votre réalité, alors effectivement il faut peut-être mieux se mettre à l'eau un peu plus loin pour ne pas repasser devant ces mêmes bikinis mais, je vais vous faire une autre confidence: elles ne savent généralement pas reconnaitre la performance...

Revenons à nos moutons: nous essayons d'impressionner les autres. C'est la triste réalité. Mais soyez honnête avec vous. Vous êtes un surfeur en quête de performance. Et c'est tout ce qui compte pour ceux avec qui vous partagez le line up.

Vous êtes maintenant prêts pour recevoir le second enseignement: il faut vous entrainer. Les bons danseurs n'improvisent pas. Les grands acteurs ne le sont pas devenus du jour au lendemain. C'est pareil pour le surf performant. Il vous faudra passer beaucoup d'heures à l'eau, effectuer de nombreuses répétitions pour pouvoir briller au line up. Et si vous avez déjà plus de 30 ans, nous vous suggérons d'arrêter dès maintenant. Essayez juste d'être le gars qui s'amuse le plus... Ou essayez le tow in. Car il ne s'agit pas juste de quelques vagues ou sessions manquées par-ci par-là. Cela implique des années d'engagement. Des cours séchés. L'inscription sur les listes du Pôle Emploi. Des copines qui vous larguent etc. C'est un minimum et même là, parfois cela ne suffit pas pour atteindre la grandeur surfisitique, le haut niveau de la performance.

Observez les meilleurs pour apprendre la Troisième Etape. On pourrait écrire des livres sur le sujet, mais tout ne s'apprend pas en lisant. Appelez ça le panache, le flair, la facilité. Certains l'ont, d'autres pas. J'ai une fois observé le très performant Dion Agius faire le DJ dans une boite après une compétition. Il était concentré sur ses platines et les filles s'enflammaient un peu plus à chaque nouveau disque; le casque sur les oreilles, elles n'avaient d'yeux que pour lui. Après sa prestation, je suis allé le voir et je lui ai dit, “Man, c'était génial, mais où sont tous tes disques?"

“Mes disques?" a-t il répondu. “Tout était calé sur ma clé USB." Puis il a quitté la boite avec la plus belle fille de la soirée.

La clé de la performance est — suspense! — la performance. La façon dont vous bouger sur votre planche. La façon dont vous couper les manches de votre combi (à ne pas faire). La façon dont vous donner l'impression de vous en foutre. C'est la marque des grands. Si vous décidez d'ignorer les deux premières étapes (1. Etre honnête, 2. S'entrainer dur) pour passer directement à la Troisième Etape (3. Avoir l'air cool) vous deviendrez un poseur, qui est l'expression la plus médiocre de la performance.

Comprenez bien: vous n'avez pas à ressembler à Kelly, Taj ou Chippa pour être un surfeur cool. Pour être un bon surfeur. Il y a un certain honneur à être performant à votre humble niveau. A admettre que l'on veut impressionner les autres. A gâcher beaucoup de vagues en essayant de passer un air jusqu'à en replaquer un. C'est ça la performance et c'est cool.

Il n'y a rien de glorieux ou d'honorable à surfer tout seul, sauf si l'on en parle à personne. Et maintenant, après avoir lu toutes ces contradictions, spoilons l'Épopée de Gilgamesh: savez-vous comment ça se finit tout ce bordel? Et bien Gilgamesh se rend compte que l'immortalité ne sert à rien, que cette quête est vaine, et que seule la vérité de l'instant compte. En se respectant un mimimum comme surfeur, on doit sans doute pouvoir en tirer quelques autres petites leçons d'humilité, non?