Il y a (presque) prescription et Aritz a eu le temps de se réconcilier avec l'Afrique du Sud...mais il se souviendra longtemps de son arrivée dans la nation arc-en-ciel l'année de sa première qualification...

Derrière les barreaux à l'Aéroport International de Johannesburg

par Aritz Aranburu

aritz

C'était l'année de ma qualification, je transitais par Johannesburg pour aller participer à une compétition importante de ma saison. En approchant de l’officier des douanes pour lui montrer mon passeport, j’ai eu le sentiment que quelque chose n’allait pas. C’était un homme blanc, costaud, la cinquantaine au teint rouge écarlate. Il avait l’air furieux et stressé avec ses petits yeux globuleux, eux aussi très rouges… et on distinguait très clairement les veines de son cou. Il m’arracha mon passeport des mains, me dévisagea et dit aussitôt :“Tu crois que tu vas rentrer dans mon pays avec ça ?"

Sur la couverture de mon passeport, la mention ESPANA était un peu effacée avec l’usure comme sur beaucoup de passeports, j’imagine. J’ai tout de suite protesté mais il a été catégorique : “S’il vous plaît, j’ai une compétition de surf très importante à Durban," lui ai-je expliqué.

“Beaucoup de gens ont la couverture de leur passeport abîmée...s’il vous plaît." Il n’en avait rien à foutre. Il m’a emmené directement au commissariat de l’aéroport. Il était grossier, furieux et semblait désormais en faire une affaire personnelle. “Tu pensais pouvoir rentrer dans MON pays comme ça ?," me répétait-il sans cesse. Dans le commissariat, j’ai vu un panneau qui disait ‘Tous les prisonniers ont droit à un coup de téléphone.’ Alors, je leur ai demandé si je pouvais appeler ma famille ou l’ambassade et le gars m’a répondu, “Tu me traites d’enculé maintenant ?" il a répété la phrase plusieurs fois. Je lui ai répondu que je voulais juste passer un coup de téléphone et

il a commencé à gueuler, “vous avez entendu ça, les mecs ? Vous avez entendu le prisonnier me traiter d’enculé ?". Tous les autres officiers de police ont fait

signe que oui de la tête et je sentais que la situation dérapait dangereusement. Je vivais un cauchemar et je voulais juste me réveiller. Ils m’ont dit que j’allais reprendre l’avion vers l’Europe.

En attendant d’être emmené en cellule, personne ne me surveillait et je me suis baissé pour passer un coup de fil à mon agence de voyage avec mon portable pour leur dire d’appeler l’ambassade. L’officier m’a vu et m’a pris le téléphone. Il était à deux doigts de me frapper au visage tellement il était furieux. Ils m’ont mis dans une petite cellule avec un autre gars qui venait d’Ethiopie. On a commencé à discuter… cela faisait trois jours qu’il était là. Il avait travaillé pendant 5 ans pour se payer un billet d’avion pour l’Afrique du Sud et commencer une nouvelle vie ici mais on lui avait vendu un faux visa. Il s’est fait arrêter à l’aéroport et il était maintenant en prison et sans une thune. J’ai essayé de dormir mais je n’ai pas réussi. Je flippais un peu. Soudainement l’éthiopien m’a tapé sur l’épaule en me disant de me lever. Il était debout sur le lit superposé et avait soulevé quelques tuiles pour créer un trou. “Let’s go!" m’a-t-il dit…là, je flippais vraiment. Je pensais que l’on allait nous tirer dessus car nous tentions de nous évader. Le cauchemar ne faisait qu’empirer. Je lui ai dit que cela ne marcherait pas et qu’il fallait vite remettre les tuiles en place.

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Il m’a supplié de ne rien dire aux gardes et il a commencé à pleurer. J’ai appelé les gardes et je leur ai demandé de changer de cellule sans rien leur dire et ils ont dit, “Oh t’en fais pas, cela fait trois jours qu’il pleure, tout va bien." Quand on est à l’intérieur, on ne vous dit rien. Je ne savais pas combien de temps j’allais rester là. Puis ils m’ont libéré ! Ils m’ont mis des menottes et m’ont emmené jusqu’à un avion en partance pour Paris. Je me suis assis à côté d’une famille. Ils ont eu peur de moi pensant sans doute que j’étais un terroriste. Je leur ai expliqué ce qui c’était passé, mais ils ne m’ont pas cru. Les hôtesses non plus d’ailleurs. J’étais simplement tombé sur le mauvais mec le mauvais jour. Des centaines de personnes voyagent pourtant quotidiennement avec des passeports usés ... Dans mon esprit, j’étais déterminé à ne pas laisser ce mec avoir le dernier mot. ‘Je ne vais pas manquer cette compétition à cause de lui’ me suis-je

dit. De retour à Zarautz, je suis resté une heure sur place avant de prendre la direction de Madrid pour changer mon passeport. Puis, j’ai repris l’avion pour

Jo’burg. En passant les douanes, je me suis dit que les ordinateurs de contrôle avaient peut être gardés la trace de mon passage. Mon coeur battait à fond et ils m’ont finalement laissé entrer. Je suis arrivé à Durban, une heure avant le début de ma série après quatre jours et demi de voyage. J’étais crevé. Les vagues étaient minuscules et j’ai pensé à ce mec de la douane tout le temps, cela m’a redonné de l’énergie.

‘Je vais avoir le dernier mot, je veux niquer ce mec-là." J’ai passé deux séries et j’ai eu mon seeding et j’ai plus tard réalisé le rêve de ma vie en me qualifiant pour le WCT. C’est une histoire de malade, de malchance mais je ne peux m’empêcher de penser que c’est arrivé pour une bonne raison. C’est une leçon de vie pour me faire réaliser combien une existence peut basculer en un instant. Et aujourd’hui, je « bichonne » mon passeport ...