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Sujets magazine

Qui est Ezekiel Lau?

Ezekiel Lau est à Bali, dans une villa au bord de la piscine…il est en train de mimer la victoire la plus importante de sa carrière. “Je les entendais compter, dix, neuf…et j’ai gueulé ‘RAAAAAH!” Demain, c’est la finale des Championnats du Monde Junior, il sera opposé à l’Australien Jack Freestone. Si tout se déroule comme prévu, cela sera la seconde victoire la plus importante de sa carrière, mais pour l’instant… il profite en revivant encore la première. “Je me revois ramer, mon dos me fait mal et dans ma tête… je gueule ‘RAAAAAAH!’

photo: Smith

Il fait référence à une compétition sur le circuit américain voici quelques années où il a atteint les quarts de finale avec une blessure au dos. Une blessure qui allait se révéler être une fracture du dos deux semaines plus tard, mais sur le coup et malgré la douleur… il avait trop à perdre pour renoncer. Son père lui avait promis que s’il gagnait, il aurait le droit de se laisser pousser les cheveux pour la première fois en 15 ans. Tous les dimanches aussi loin qu’il s’en souvienne, son père s’asseyait à côté de lui après avoir lavé la voiture et lui rasait le crane de près avec une lame de rasoir. Il ne lui avait jamais expliqué pourquoi. “C’était ainsi, et il fallait que je m’y plie,” raconte-t-il en riant aujourd’hui. Avec dix secondes restantes au chronomètre , Zeke n’a besoin que d’une vague à 3 points pour passer… et l’océan refuse de coopérer. “Je me suis dit que cela ne pouvait pas m’arriver…impossible d’imaginer que j’allais perdre. Et puis j’ai dit non, je refuse de perdre comme ça. J’avais mal au dos…et tout ce chemin parcouru… je voulais absolument arriver à mes fins”. Zeke a donc ramé sur une toute petite vague, il s’est mis debout juste au moment où la sirène retentissait. La pression sur ses épaules était grande, elle n’avait désormais plus aucune emprise sur lui à cet instant. “Je suis parti sur cette vague et je me suis dit : ‘lâche-toi!’ Il a réduit en miettes la petite ondulation, en posant cinq manoeuvres puis en sautant directement sur le sable sec. Là, il a écarté les bras en grand et s’est tourné vers la tour des juges en hurlant: ‘donnez-moi la note!” Dans son imitation, Zeke s’est levé de son transat , il se tenait droit devant moi faisant signe à une tour des juges…factice ; muscles saillants, abdos parfaitement dessinés et tatouage tribal sur l’épaule…tout son corps tendu à l’extrême. Pendant un moment, il m’a rappelé le jeune Sunny Garcia essayant de démonter l’échafaudage d’une tour des juges où se trouvait Renato Hickel, le manager de l’ASP. Mais en cette occasion, Zeke a finalement obtenu la note requise et a gagné la compétition. Il est resté immobile encore un moment et a fini par se rasseoir, définitivement calmé, les bras en croix… essayant de cacher sa carrure impressionnante.

Il est facile d’avoir une mauvaise image d’Ezekiel Lau avec son corps musclé, son look et ses tatouages. Quand on le regarde surfer en compétition, là encore on peut avoir un tableau un peu négatif du personnage: “Quand je surfe contre quelqu’un, je vais vraiment lui faire sentir que nous sommes adversaires. Il va le sentir. Il ne sera pas à l’aise,” dit-il. C’est un stéréotype qui l’handicape un peu en ce moment, il travaille dur avec son coach Jason Shibata pour gommer ses erreurs. “Les gens le cataloguent vite car il est costaud et assez agressif en compétition, et c’est un problème qui lui jouera des tours dans sa carrière,” analyse Jason.
Né dans une famille d’athlètes – son père a joué au foot américain et au basket de haut niveau, sa mère idem en volleyball et en softball – les valeurs de discipline et de professionalisme lui ont été inculquées très tôt. Jogging dans les dunes à l’aube, musculation et règles draconiennes du père à la maison ont rythmé son adolescence. Mais il leur en est reconnaissant. “Nous avons vécu des moments difficiles ensemble, mais aujourd’hui avec le recul, cela m’a permis de devenir le compétiteur que je suis”. Zeke n’a jamais eu de cours à domicile et il en est fier. Il grimace quand il évoque ses potes John John et Koa Smith qui partaient surfer Rockpiles pour la journée alors que lui… montait à bord du bus de la Kamehameha High pour se rendre dans l’une des écoles privées les plus strictes d’Hawaii. Il avait tellement de travail à l’école que les trips photos et les compétitions pro junior étaient presque bannis. Mais cela ne freina pas sa progression en surf. “Le style de surf tout fou et tous azimuts de Zeke était très mature,” se rappelle Dave Riddle, l’un des plus célèbres coachs hawaïens qui a entraîné aussi Bruce et Andy Irons. Il a pour la première fois repéré Zeke à l’âge de 9 ans, lors d’une compétition NSSA … son esprit de compétiteur sautait déjà aux yeux. Dave se rappelle avoir vu Zeke en larmes après une interférence contre le jeune Kolohe Andino. “Nous avons un peu discuté après et j’ai réalisé qu’il avait une volonté énorme. Il était tellement passionné,’ se rappelle Dave qui l’a pris sous son aile tout en coachant les deux frères Irons. Et si vous voyez un peu d’Andy dans le surf de Zeke – les gros carves, cette vitesse rentrée et puis relâchée avec des coups de planches furieux et des airs d’une grande souplesse – vous ne vous trompez pas.

“Tout ce que m’a appris Dave a été basé sur ce que faisait Andy,” déclare Zeke. “ Les trajectoires hautes d’Andy ont été la base.”
En grandissant sur la côte sud de l’île d’Oahu, Zeke n’était pas naturellement à l’aise dans les grosses vagues mais dès l’âge de 10 ans, il est allé dans des conditions vraiment exigeantes pour satisfaire son désir de progression. “Je me rappelle encore mes maux de ventre en arrivant en haut de la colline” se rappelle Zeke à propos d’une session à Laniakea à plus de 3m. Il s’est jeté à l’eau avec sa 4’10 et a pris une bombe d’entrée, “je ne voulais pas être celui qui ne prendrait pas de vague…” Il s’est fait aplatir au bottom, a cassé sa planche puis a passé une trentaine de minutes à lutter contre le Pacifique pour survivre. « Je ne veux pas être celui qui n’est pas capable de surfer de grosses vagues… je veux être bon partout.” Cette détermination farouche a fait dire à beaucoup que Zeke est un futur grand du surf hawaiien. En tenant compte de son vécu et de son expérience en général, l’accession au top 10 du Tour sera peut-être une promenade de santé ?…
Haleiwa est parfois une vague assez traître. Lors d’une compétition en 2008, Zeke a tenté un floateur sur la dernière section mais la vague explosa sans prévenir à cause du backwash. Il atterrit bizarrement jambes tendues et le choc remonta jusqu’au bas du dos en déplaçant une vertèbre. “Je n’arrivais plus à respirer, j’ai cru que j’allais me noyer”, se souvient- il. C’était une série trop importante… alors je me suis battu contre la douleur et je suis reparti au large”. Zeke a quand même perdu sa série et s’est reposé pendant deux semaines. Mais le championnat national approchait et il voulait défendre son titre ; il a soigné son dos avec de la glace et s’est remis à l’entraînement. “ Je n’arrivais pas à me lever d’une chaise ou de mon lit” et ce n’est qu’après cette compétition que le bon diagnostic fut fait: il allait devoir passer quatre mois avec un corset. Durant cette période Zeke a pris du poids en regardant décoller les carrières de ses adversaires directs John John, Kolohe et Koa : il gambergeait. Une fois remis, il s’entraîna bien plus qu’avant, trop durement d’ailleurs… et la douleur se réveilla. Zeke savait bien ce que représentait une blessure sérieuse. A 13 ans, il avait failli perdre une jambe à cause d’une infection due à un staphylocoque. Là, c’était autre chose. Il y avait plus en jeu et il avait le sentiment d’avoir fait ce que l’on attendait de lui.
“Je me demandais si cette douleur n’allait pas devenir chronique, si j’allais un jour guérir…ma carrière n’avait pas encore commencé et j’avais déjà tous ces problèmes…j’étais au fond du seau et je ne savais plus quoi faire”. Les docteurs se sont aperçus que ses longues courses à pied déplaçaient sa vertèbre à chaque fois. Il avait besoin de se muscler en interne et c’est ce qu’il fit.
“Cela a été l’entraînement le plus soutenu de ma vie. Ce n’était pas des muscles que j’avais l’habitude de faire travailler, mais je sais que ce travail m’a sauvé…”

Maintenant que vous connaissez un peu mieux le personnage, vous aurez compris que quelques jugements hâtifs ou préjugés ne feront pas dérailler la carrière de Zeke. Prenez par exemple un incident qui a eu lieu lors d’un échauffement aux championnats NSSA à Salt Creek en Californie. On aurait pu croire qu’il allait réagir violemment à des insultes racistes proférées par un surfeur sur la plage, mais Zeke resta de marbre et ne répondit même pas. “C’est le genre de situation où l’on va me juger. Si je suis capable de contenir ma colère, j’arriverai à casser les préjugés et à prouver que nous ne sommes pas des fous furieux.”

– Jed Smith

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