« On ne voit pas beaucoup de femmes rondes dans le surf. Je suis la plus grosse de toutes mes amies qui font du surf. » Oui c'est vrai, pourquoi, au fait? La question ne se poserait finalement pas si le surf n'avait pas été pendant des années sur le front de la mode (la dictature) du corps parfait, de l'adoration sociétale du 'beach body'. Rencontre avec une surfeuse qui n'est jamais rentré dans ces 'normes'...

Dawn Frisby est une femme normale, une femme sportive aussi, une femme qui porte du 44 et que rien n'arrête pour aller se mettre à l'eau, et qui, à la base, n'a aucun problème avec le surf.

Cette jeune femme de 29 ans originaire de Bristol a découvert le surf à l'âge de 18 ans, puis est rapidement tombée amoureuse de ce sport. Tout en étudiant l'art à l'université d'Aberystwyth, Dawn s'est vraiment impliquée avec le club de surf et a trouvé un boulot dans le surf shop local.

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« Je rentrais dans du 42. Je ne me considérais pas spécialement grosse ni quoi que ce soit. On nous avait donné un budget pour acheter un uniforme pour le boulot, mais le magasin ne faisait pas de vêtements de cette taille. Et là, je me suis dit : mais mince ! Suis-je vraiment grosse à ce point ? Cela a commencé à semer le doute dans mon esprit. »

Et ce fut la même chose pour les combinaisons. « C'était assez effrayant en démarrant le surf. J'avais l'impression que je ne devais pas pratiquer ce sport, mais que je devais plutôt faire autre chose, parce qu'il n'y avait pas de combinaison à ma taille. C'était vraiment horrible. »

Aujourd'hui, les grandes marques de surf font des vêtements et des combinaisons qui taillent jusqu'à 46, mais en 2005, ça n'était pas le cas. Et Dawn a réellement développé une espèce de phobie de la combinaison.

J'avais l'impression que je ne devais pas pratiquer ce sport, mais que je devais plutôt faire autre chose, parce qu'il n'y avait pas de combinaison à ma taille. C'était vraiment horrible....

« Quand je suis en combinaison, je me sens grosse et... exposée. Comme un phoque avec de la graisse de baleine par-dessus. C'est vraiment quelque chose qui peut littéralement m'empêcher d'aller à l'eau, comme une blessure. Ça m'arrive de repartir sur la plage parce que ça m'empêche de surfer. J'ai même loupé mon propre enterrement de vie de jeune fille parce que je ne voulais pas me mettre en combinaison. »

Il y a sept ans de cela, la vie de Dawn a été un peu chahutée. Elle a été renversée par une voiture en traversant une rue à Aberystwyth. « Mon amie était toujours au téléphone quand je me suis fait renverser, elle m'a entendu me faire écraser. » Elle s'est fracturée la rotule avec des atteintes au système nerveux du côté droit. Dawn s'est retrouvée en béquilles, incapable de surfer, ni de faire aucun sport, et ce pendant des mois.

La blessure a fini par cicatriser, mais l'effet psychologique a duré très longtemps. « Tous mes amis partaient faire la fête et allaient surfer, et moi, j'étais vraiment complètement éteinte. Pendant longtemps, j'ai été fatiguée en permanence. J'ai fini par me retrouver en dépression. Ça a été une phase très difficile. »

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Après deux années très difficiles, Dawn termine son Master à Aberystwyth et part surfer un mois à Bali. « J'étais censée surfer, mais en fait, tout ce que je faisais, c'est que je ramais jusqu'au peak je pleurais sur ma planche, tous les jours. J'avais besoin d'évacuer. »

Elle revient ensuite au Royaume-Uni et trouve un boulot à Londres chez une grande marque de sports d'action. « Pendant deux ans, j'ai essayé d'être quelqu'un que je n'étais pas. J'étais en bonne forme physique, j'allais à la salle de sport, je faisais de la natation et du wakeboard, mais mentalement, j'étais vraiment sous l'eau. Et puis je me suis dit que je ne pouvais plus continuer à faire semblant. »

Elle quitte donc son boulot à Londres et déménage dans le Devon. « Je me suis pointée à Woolacombe avec une valise... sans rien d'autre. Je venais juste chercher Dieu. Je me disais : oublie tout, la maison, les amis, le surf. Je voulais juste retrouver ma spiritualité. »

« J'ai trouvé une jolie petite église près de la plage, il y avait même un skate parc dedans. C'était un très bon environnement pour se faire des amis. J'ai rejoint le club local d'aviron et j'ai repris le surf. Les choses sont rentrées dans l'ordre. Sur le plan mental, je me sentais beaucoup mieux. »

Cependant, il y a environ un an, Dawn tombe dans les escaliers et se fêle le coccyx. Puis, deux mois plus tard, une opération mineure se passe très mal. Elle attend 6 mois avant de se faire opérer à nouveau pour corriger les erreurs de la première opération.

« Cela m'a remis sous l'eau. Pas de surf, ni d'aviron... les kilos se sont empilés à nouveau et je me suis retrouvée dans la même position, avec une véritable phobie des combinaisons. »

Être une surfeuse, ce n'est pas juste faire la belle avec une planche et prendre des vagues magnifiques, c'est bien plus que ça...

Dawn explique qu'elle se rend dans un surf-shop cette année-là pour acheter une nouvelle combi... et que le seul modèle dans lequel elle rentre a les jambes trop longues de 20 cm.... "Tu te sens vraiment mal, tu as honte de ton corps, comme si le surf n'était pas fait pour toi parce que tu ne trouves pas le bon matériel."

Une pierre jetée dans le jardin des fabricants? Dans tous les ca,s un sujet de réflexion pour eux, c'est certain...

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Artiste très conceptuelle, Dawn s'attaque à sa phobie d'une manière très  pragmatique : en s'y confrontant dans la photographie.

« Les combinaisons, sont vraiment des objets dégoûtants. C'est gluant, ça pue. Ça colle à la peau, partout. Je voulais montrer une vraie relation, réaliste, avec cet objet, dans le processus de préparation pour aller à l'eau, parce que ce n'est pas un bel objet. Ce n'est pas beau. Tu te changes sur le parking, sous la pluie, avec des gens qui passent autour de toi. Je voulais montrer tout le processus qui consiste à se glisser dans une combi. "

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Dawn collabore avec le photographe londonien Colin Hampton-White, qui a pris les clichés. Ils ont exposé leur travail à la galerie White Moose à Barnstaple, dans le Devon, l'année dernière, dans le cadre d'une exposition intitulée Beyond The Board.

« À travers mon activité artistique, je trouve la force de me déconnecter de mon corps, de le voir comme un amas de sang et de chair, comme n'importe quel autre corps. J'aime jeter un regard sur le grotesque pour essayer de transformer la manière dont je vois mon corps dans une combinaison. C'est pour cela que les photos ne sont pas du tout flatteuses.»

Lorsqu'elle a posté les photos sur le site de surfeuses britanniques Surf Senioritas, la réponse a été incroyable. Les lectrices ont beaucoup apprécié les photos et ont exprimé le fait qu'elles pouvaient facilement s'identifier aux photos de Dawn en train d'essayer de glisser son corps nu dans une combinaison. Elle est devenue un exemples pour beaucoup de surfeuses qui se retrouvaient dans son témoignage.

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Lorsque nous avons choisi les images finales, nous avons essayé de sélectionner les images les plus marquantes. Lesquelles d'entre elles étaient les moins flatteuses ? Quelles sont les photos que les gens ne utiliseraient jamais comme photo de profil sur les réseaux sociaux ? Nous souhaitions mettre en avant les imperfections. Parce que tout ne tourne pas autour de la beauté. Le travail devait être réaliste et honnête. »

Elle souhaitait montrer les surfeuses telles qu'elles sont, complètement différentes des mannequins photoshopées que l'on voit dans les magazines de surf. « Si seulement ces photos pouvaient encourager des femmes rondes à se mettre au surf, alors ça serait super. »

Dawn est parvenue à trouver un bon moyen de mettre un terme au cycle infernal de la phobie des combinaisons : coacher les autres. Elle apprend aujourd'hui le surf à un jeune garçon, un jeune qui a beaucoup de difficultés à l'école et avec son corps. « C'est une bonne excuse pour se remettre à l'eau. Je ne me focalise plus sur moi, mais sur quelqu'un d'autre, et sur le fait d'essayer de l'aider. »

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« Il y a sept ans, je n'étais pas loin de devenir prof de surf. J'étais super en forme et je commençais vraiment à bien surfer. Me voici aujourd'hui, à presque 30 ans, je pèse une tonne, j'ai de l'arthrite et je ne suis pas du tout là où je pensais être à l'époque. »

« Le surf joue dorénavant un rôle très différent dans ma vie et c'est bien comme ça. J'ai accepté le fait de ne surfer que des petites vagues. Ce n'est pas grave si je ne pars plus jamais de ma vie sur une vague d'1,50 m. Être une surfeuse, ce n'est pas juste faire la belle avec une planche et prendre des vagues magnifiques, c'est bien plus que ça. »

Merci Dawn pour ton témoignage, ton courage, et pour donner une voix à pas mal de monde. Car au final, va-t-on juger un surfeur sur son physique? Alors pourquoi une fille? Nous avions d'ailleurs évoqué cela dans un précédent article, assez parlant on peut le dire. Toutes les filles méritent de surfer, d'aller à la plage sans complexe et de profiter de l'été: un rappel ma foi important par les temps qui courent...