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Sujets magazine

Où vous devriez être: Desert Point

Desert Point fait partie de la liste des vagues de rêve de tous les surfeurs. Quand le baroudeur australien Jim Banks l’a surfée tout seul dans les années 80, il a été tellement impressionné par la vague qu’en partant, cela lui a laissé un goût amer dans la bouche, car il savait très bien qu’il n’arriverait jamais à revivre la même intensité. Cette vague impressionne depuis le début des années 80, elle attire les foules depuis le début des années 90 et a offert des images saisissantes tirées de toutes sortes de vidéos, de clips web et de campagnes marketing du nouveau millénaire. En 2001, elle a été élue meilleure vague du monde par les lecteurs de Tracks magazine. L’année dernière, Surfer magazine l’a classée troisième dans un classement similaire (derrière Pipe et J-Bay).

Je suis allé récemment à Bali en ayant en ligne de mire Desert Point et sa célèbre inconstance. Les prévisions promettaient une houle de dix pieds de sud-ouest avec des marées de la nouvelle lune. Parfait pour Desert, m’assura le photographe de surf basé à Bali Jason Childs. Nous sommes partis après le dîner avec un guide local au volant ; il conduisait bien mais accélérait parfois comme un fou pour je ne sais quelle raison. J’ai valdingué dans le véhicule sur tout le trajet, le sommeil interrompu mille fois par les coups de freins, la traversée en ferry, les phares des camions roulant à contre sens, les cauchemars presque éveillés, les contrôles de police et diverses sollicitations plus ou moins usantes, l’appel à la prière à 3h du matin et un coup de boule de la vitre lorsque notre véhicule a rencontré un nid de poule sur la route cabossée qui menait au spot.
“Nous sommes arrivés,” annonça Childsy alors que Made venait d’éteindre le moteur. Les vagues déferlaient tranquillement sur une plage bordée de huttes en bambou. On a sorti les matelas, on a fermé les portes et ensuite les yeux. Toute proche dans la nuit noire, la meilleure vague du monde commençait à prendre vie.

Bangko Bangko
Personne ne sait qui a découvert les vagues de Bangko Bangko, aujourd’hui connues sous le nom de Desert Point. Certains disent que ce sont des Hawaiiens, d’autres des Australiens… Mais peu importe, la découverte est longtemps restée relativement secrète, les premiers surfeurs connaissant la valeur de la discrétion. Cette ancienne génération revient assez régulièrement aujourd’hui, intransigeante face à l’incapacité à produire des tubes de 20 secondes des autres spots de la planète. Des mecs comme Pablo, Dead Cat et le Mexicain, ont leur petit pied à terre sur les hauteurs de la colline et sont les locaux de facto.
Pablo reste l’un des meilleurs surfeurs du spot, les autres connaissent son histoire et lui laisse les vagues qu’il veut. On me raconte quelques belles histoires sur lui et la façon dont il a découvert quelques-unes des meilleures vagues du Brésil, en les gardant secrètes pendant des décennies. Il emmenait ses amis avec un bandeau sur les yeux. Ils crevaient les pneus des voitures étrangères et étalait de la merde sur les poignées des portières. Pablo suppliait les photographes de ne rien publier sur Desert Point quand il a commencé à surfer le spot dans les années 90. Aujourd’hui, il serait très occupé à simplement les compter.

Un vieil américain me dit qu’il vient ici depuis le milieu des années 80. A l’époque, on partageait une houle avec simplement quelques autres surfeurs mais ce n’était pas exactement un paradis. Les bateaux vous déposaient très loin d’ici et il fallait traverser le cap, marcher sur la plage jusqu’au spot et là quelques cabanes de bambou vous permettaient à peine de vous abriter du soleil. “Je me rappelle être venu en bateau une fois et avoir lancé des cannettes de bière fraîches à des surfeurs à l’eau. Ils étaient tellement contents qu’ils pleuraient presque, tellement heureux d’avoir quelque chose de frais. “ se rappelle-t-il.
A cette époque, Desert Point était recouvert d’une jungle épaisse et la faune était abondante. C’est difficile à imaginer aujourd’hui. Il n’y a plus d’arbres, la colline est dénudée et le vent offshore envoi des nuages de poussière dans l’océan. C’est comme si le lieu se transformait pour ressembler au nom que lui avait donné les surfeurs. Mais l’avantage, c’est que le spot fait partie d’une réserve naturelle et qu’il n’y a ni d’hôtels ni bars. Il y a 10 à 12 warungs sur le point qui offrent des logements très basiques, un menu vraiment sans surprise et des bières fraîches uniquement en format ‘large’.
Sans ordinateur, les gens ont tendance à boire des bières et à discuter. Les nationalités se mélangent pour le meilleur et pour le pire, surtout quand il n’y a pas assez de vagues pour tout le monde. Lors de la dernière houle, une dispute s’est mal terminée entre Brésiliens et Hawaïens et le spectacle n’a pas plu aux locaux. Les gens du village ont expressément demandé que ce genre de litige soit réglé derrière le village. Bonne chance.
Une partie du problème est que Desert Point ne marche qu’à marée basse et que tout le monde surfe donc au même moment. Tout le camp se met à l’eau en même temps, les speed boat arrivent de Bali, les bateaux de passage jettent l’ancre et c’est parti: jeunes pros, vétérans de l’Indo, surfeurs moyens, locaux, tous affamés, excités, chiants et faisant l’intérieur. Le courant remonte vers le haut du spot et l’on doit ramer constamment devant les autres pour rester en bonne position. L’ordre au line up vole en éclats. La taxe est presque réglementaire. Les meilleurs, les plus forts, les plus téméraires prennent les vagues. Ceux qui sont sur l’épaule ou les visiteurs d’un jour sur la meilleure vague au monde…n’ont aucune chance.

La Nuit des Longs Couteaux
C’est le Ramadan et sur Lombok la population musulmane s’abstient de manger, boire et faire l’amour la journée pendant un mois. Budi, un surfeur local sympa, me dit qu’il n’a pas le droit de surfer. Sans nourriture, il n’a pas d’énergie mais c’est plus que ça. Un musulman pieux n’a pas le droit d’avoir ses lèvres en contact avec de l’eau pendant le mois saint. Même s’il ne l’avale pas. Même si c’est de l’eau de mer.
“Aujourd’hui je regardais les tubes et j’étais comme ça,” Budi prend une mine triste et fait semblant d’essuyer des larmes imaginaires. Puis, il sourit à nouveau. Le Ramadan est censé encourager l’autodiscipline et amener de la pureté dans les pensées et les actions, de nettoyer l’âme et de la libérer du mal. Des nobles idéaux face à une idéologie radicalement opposée qui s’impose de plus en plus en Indonésie.
Juste avant que j’arrive, une bombe a explosé dans un pensionnat islamique tuant un professeur à Sumbawa. Un élève du même établissement avait apparemment tué un policier le mois précédent. J’ai ensuite appris que l’explosion avait certainement eu lieu lors d’un cours dédié à la fabrication de bombes. Les analystes politiques s’inquiètent de voir le Président Indonésien Yudhoyono s’appuyer au parlement sur le parti islamique et ne pas stopper cette radicalisation du plus grand pays musulman du monde.
Jason Childs qui vit en Indonésie depuis 18 ans a connu de nombreux moments dramatiques – dont les attentats de Jimbaran auxquels il a échappé de justesse en 2005. Il est préoccupé par le fait que de nombreux surfeurs considèrent l’Indonésie dans son ensemble comme aussi tolérante et libérale que Bali. Parfois, des choses simples comme se promener torse nu sans tee shirt peut être offensant. “Lombok et Sumbawa glissent doucement vers la charia et bientôt les surfeurs seront punis pour leur manque de respect des valeurs locales,” prévient-il.
Lors du deuxième jour, un Hawaïen qui séjourne au Inn Deep hotel, rentre dans le camp les yeux exorbités. ‘Brah, on m’a tout volé la nuit dernière,” nous dit il. “Cinq mecs avec des masques de ski sont entrés dans ma chambre. Je me suis réveillé avec un couteau sous la gorge. A trois heures du matin, brah, et un mec gueulait: “money, give me money”. Je leur ai donné tout mon fric et ils ont aussi pris mon ordinateur, mon appareil photo et tout le reste.’
L’histoire s’est propagée telle une trainée de poudre dans le village et personne n’a semblé réellement surpris. Lombok a la réputation d’abriter des voleurs rendus célèbres par leurs coups de machette. En 1998, le surfeur australien Blair Falahey campait près du spot quand il est réveillé par des cris et le bruit d’une bagarre dans la nuit. Après être venu au secours de son ami qui avait été agressé, il a pris un baton et s’est mis à poursuivre les voleurs dopés par l’adrénaline. Il tombe dans un guet-apens, aveuglé par des lampes torches, il reçoit des coups et son bras droit est tranché par une machette…il ne tient plus que par la peau.
“J’ai failli mourir cette nuit-là. Je dois la vie sauve aux mecs qui m’ont aidé ensuite” se rappelle Blair aujourd’hui. Après avoir combattu une infection qui a failli l’emporter, Blair s’en est sorti et a pu resurfer quelques mois plus tard. L’année suivante, il est revenu sur le spot. “j’ai eu un accident en moto en prenant le ferry” dit-il hilare. “ Et quand je suis arrivé à Desert, tous les mecs qui étaient là l’année dernière ont halluciné que je sois revenu… ils m’ont laissé toutes les vagues que je voulais.”
Blair n’est pas revenu depuis des années mais il a encore à l’esprit les tubes de Bangko Bangko. “je vais peut-être y retourner hors-saison mais je n’ai pas envie de surfer Desert avec la foule d’aujourd’hui. Nous avons eu de bonnes sessions à l’époque, parfois avec seulement quatre, cinq mecs à l’eau. C’était la bonne époque.”

Quand Desert Point marche à la perfection, c’est une vision assez hypnotisante. Bintang à la main, les spectateurs fixent le soleil couchant et les tubes déroulent à contre jour sur toute la longueur du line up. Les tubes de six secondes sont la norme, cinq barrels sur une même vague…c’est possible ! Presque personne ne célèbre son ou ses tubes. Nous sommes sur une autre planète ici. Un surfeur péruvien qui ne parle pas très bien anglais hoche la tête et résume bien l’endroit: “Cette vague … est irréelle.”
Je demande à Budi qui est le meilleur surfeur qu’il a vu évoluer ici et il me répond tout de go: “Andy.” Qui a été le meilleur tube rider? Budi prend le temps de la réflexion alors qu’une vague tubulaire déferle devant nous. Je lui suggère le nom de Machado mais Budi choisit Craig. “Craig car Craig a le meilleur style dans le tube même quand c’est gros. Quand c’est gros Rob surfe comme ça (et il mime une gestuelle tendue et précipitée) mais Craig est toujours fluide. C’est lui qui a le meilleur style dans le tube,” dit-il sûr de lui désormais.
Il parle du surfeur de Newcastle Craig Anderson qui a atteint le statut de célébrité sur le spot de Bangko Bangko après quelques visites lors de bons swells. Craig était à Sumbawa et est revenu ici en urgence après sept heures de route pour arriver au pic de la houle. Il est arrivé après le déjeuner et a surfé jusqu’à la nuit sur la plus petite planche de son quiver: un egg 5’4” aux rails en carbone. On reconnaît son style de loin grâce à sa silhouette. Il surfe comme un oiseau en plein vol, il épouse la forme de la vague, flotte sur l’énergie de l’ onde.
Les Australiens Andrew Mooney et Mikey Brenan arrivent aussi sur place pour le gros jour et rejoignent ce line up ‘all star’ aux côtés de Mark Mathews et quelques Bra Boys. Moony se fait taxer sur sa meilleure vague, il est frustré par le monde à l’eau et déçu par la meilleure vague au monde. “Je pensais que c’était un tube beaucoup plus rond” dira-t-il après. “ C’est une bonne vague, cela a dû être génial pour le premier gars qui l’a surfée dans les années 50. J’aurais aimé être ce mec avec une planche moderne.”
Au troisième jour, la houle commence à tomber rapidement et l’exode s’amplifie. Les pros ont des avions à prendre pour l’Australie, Tahiti, LA ou New York. Les surfeurs en vacances repartent vers les night clubs et les salons de massage. Bangko Bangko se remplira à nouveau de surfeurs lors de la prochaine houle, et ainsi de suite avec la régularité du flux et reflux des marées. Certains prendront les meilleures vagues de leur vie et reviendront aussi souvent qu’ils le peuvent pour revivre ces instants magiques. D’autres repartiront hypnotisés mais frustrés.
Andrew Mooney est lui plus intéressé par la quête du prochain Desert Point. Il connaît une gauche plus méchante quelque part en Indo…encore aussi vierge que l’était la meilleure gauche au monde voici cent ans. C’est une destination secrète et un sujet très sensible. Craig Anderson aurait pu être sur ce trip avec Mooney quand il a découvert cette vague. Il se demande à voix haute s’il a encore les détails du vol que lui a envoyé Mooney. Il se dit probablement que oui. Il taquine Mooney. Mais Mooney ne rigole pas. “Garde ça secret,” dit-il. “Garde ça vraiment secret”.

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