Assis, dans la pénombre et l’humidité de ma chambre d’étudiant mansardée du nord de l'Europe, je scrutais sans cesse les bulletins météo et les prévisions de houle alors que la pluie battait les vitres et que le vent soufflait, menaçant de tout détruire sur son passage...

Vivre au nord de l’Europe et pas loin d'un rivage permet de s'habituer aux grosses tempêtes. S’il y a une chose qui ne change jamais dans la météo nordique et océanique, c’est sa capacité de basculer à tout moment. Mais cette fois-ci, elle était de mon côté : après plusieurs semaines de flat, les bouées semblaient finalement indiquer un peu de mouvement dans l’Atlantique Nord et une houle arrivait tout droit sur nos plages avec l’inéluctabilité de l'avancée d'un soldat en pleine bataille. Une houle d’ouest, avec une petite touche de Nord dans sa direction. Et les prévisions indiquaient que le vent allait tomber… J’éteignis ma vieille lampe de bureau, attrapai les clés de ma Nissan Micra, tout aussi vieille, et prenai la route vers le nord pour mon spot.

Flottant comme une bouée à la dérive au lineup près de l’embouchure à une heure très matinale le matin suivant, je voyais les vagues frapper le récif comme une pulsation océanique, avec le rythme du cœur d’un géant et je ne m'étais jamais senti aussi connecté à la nature. Je ramai sur ma première vague de la journée, me câlai sous la lèvre et mes pensées s’arrêtèrent...

Tout est là, n’est-ce pas ? C’est pour cela qu'on surfe : échapper à la banale réalité de la vie moderneChevaucher ces espèces de trains de marchandises fait d’eau et de sel nous ramène à un état mental plus élémentaire : nous sommes des animaux, flottant dans une masse d’eau d’une vastitude incompréhensible, qui n’en a simplement rien à faire de nous. Celle-ci peut nous offrir le ride de notre vie ou simplement nous la prendre, en toute équanimité : cela n’a pas d’importance pour elle. Il n’y a pas de plus grande leçon d’humilité, ni rien de plus existentiellement essentiel.

Et cela soulève le questionnement suivant : pourquoi essaie-t-on de fabriquer des vagues artificielles : nous pensons-nous vraiment capables d’imiter ou de surpasser la nature ?

Évidemment, avec toute notre science, nous sommes très certainement en mesure de concevoir un mur d’eau géométriquement parfait, mais ce n’est qu’une variable de l’équation. Qu’en est-il de tout le reste ? Qu’en est-il de l’odeur iodée de l'air, du bruit d’une masse d’eau qui frappe les rochers, des oiseaux, des algues… de la vie ? L'expérience sera-t-elle comparable ? Si tu as suivi un peu les récentes nouvelles au sujet de la réalité imminente de vagues magnifiquement fabriquées par l'homme, tu auras  très certainement décelé la naissance de la controverse corollaire sur les forums et dans les commentaires ça et là sur le web. Les conversations oscillent entre « c'est un jardin pour riches » et « c’est juste une vague, déchire-la autant que tu peux ! » Comme toujours, la communauté des surfeurs adore donner son opinion. Mais avec le surf de masse d'aujourdhui, où tout un chacun devient un surfeur, on peut légitimement se demander, au vu de la contradiction systématique des points de vues, si une telle communauté existe encore vraiment? Mais ceci est un autre débat - et un autre sujet d'article sans doute...

Cependant, la réponse, dénuée de toute émotion et passion, est assez évidente : pourquoi pas ? Les vagues artificielles ne remplaceront jamais la nature, mais elles apportent bon nombre d’avantages. Imagine une vague totalement prédictive, qui casse exactement de la même manière chaque fois : quoi de mieux pour affiner sa technique et parfaire cet aérial ? Les détracteurs affirment que cette prévisibilité est négative et non naturelle, mais n’est-ce pas le cas de la plupart des vagues que l’on trouve dans la liste des « 10 vagues les plus parfaites du monde » lesquelles font preuve d’une constance mécanique incroyable ? Si le surf doit maintenir sa progression avec ses nouveaux aérials qui défient les lois de la physique, des « waves parks » vont être plus que nécessaires. Trouver une rampe liquide parfaite à J-Bay pour essayer de faire un backflip ou quelque chose de fou qui sera quasiment impossible à rentrer ? Non. Dans une piscine à vagues, alors que tu sais très bien que la vague suivante sera parfaitement identique… eh bien, là, pourquoi pas ?

kelly slater wave company

Au plus le surf sera implanté comme sport de masse (on a beau lever les yeux au ciel en écrivant ça, c'est un fait), au plus les tenants de l'artificiel vont se retrouver en majorité. Tu as envies de surfer, mais, à cause du boulot, tu ne peux pas aller à la plage à la bonne marée? Pas de problème. La houle et le vent ne sont pas coopératifs lors de tes jours de congés ? Aucun souci. Ton spot local est trop bondé pour prendre une vague correcte ? C’est OK. Le travail, la famille ou d'autres contraintes t’obligent à vivre dans les terres ? Très bien. Ce n’est peut-être pas du 'vrai surf', mais au moins, un surf park local te permettra d’entretenir ton niveau (et ta passion) quand tu ne peux pas aller à la mer ! Qui va trouver à y redire quelque chose, dans cette masse exponentielle de pratiquants. Ceux qui s'en émeuvent sont sans doute les mêmes que ceux qui râlent au pic quand ils voient un visage inconnu. Il n'ont pas intégré ce phénomène de masse qui touche désormais le surf.

Comment fonctionnent les générateurs de houle ?

Les premières versions de générateurs de houle fonctionnent en pompant de grandes quantités d’eau dans des chambres spécialement étudiées, puis en les forçant à sortir vers la piscine avec de l’air comprimé. Le système doit ensuite absorber plus d’eau et la pomper à nouveau dans la chambre pour générer la vague suivante. Alors que cette méthode peut produire des vagues étonnamment grosses, d'environ 1,20 m (regarde un peu le Wadi Adventure Park dans les Emirats Arabes Unis), il y a deux inconvénients majeurs : cela requiert énormément d’énergie, et il y a un délai de 90 secondes entre les vagues.

Les conceptions plus récentes, comme le Wavegarden, fonctionnent en faisant glisser une espèce de traîneau au fond de la piscine qui forme une onde. Des vagues se forment de chaque côté de la digue centrale, en produisant simultanément une gauche et une droite. À la fin de sa trajectoire, le traîneau tourne à 180° et créer à nouveau deux vagues dans la direction opposée. Cette solution est plus élégante et plus engageante pour les investisseurs comme pour les surfeurs : le nombre de vagues plus élevé permet d’avoir plus de surfeurs par session et le design plus efficace utilise beaucoup moins d’énergie, ce qui permet de réduire les coûts de fonctionnement.

Le Surf Snowdonia Wavegarden vu d'en haut

Le Wave pool récemment dévoilées par la Kelly Slater Wave Company semble utiliser un système similaire à celui du Wavegarden, bien que son fonctionnement exact soit encore sujet à des suppositions et à des spéculations de la part de tous (sauf de l’équipe de concepteurs et de leur grand chef, qui doivent bien se marrer). Il y a d'ailleurs bien des discussions dans les forums et sur les réseaux sociaux quant aux meilleures théories au sujet de son fonctionnement... On ne sait pas vraiment non plus comment fonctionnerait sur le plan financier la piscine à vagues de la Kelly Slater Wave Company vis-à-vis de ses clients, ni quand elle ouvrira au public. Jusqu’à présent, Kelly & co n'ont dévoilé aucune information, à part la vidéo promotionnelle que tu viens de mater pour la 101ème fois grâce au lien juste au-dessus, ainsi qu’une phrase unique indiquant que « la Kelly Slater Wave Company utilise une science, de l’ingénierie et des concepts à la pointe pour offrir la vague créée par l’homme la plus longue, la plus manœuvrable et et la plus tubulaire du monde ». C’est la vérité, c’est indéniable, mais combien de vagues cette technologie est-elle capable de produire par heure, et combien les clients devront-ils payer pour en surfer une afin que l’installation soit rentable ?

Ces questions trouveront peut-être une réponse dans les mois qui viennent… Ou peut-être dans les années qui viennent... Wavegarden a lancé il y a longtemps son bassin de démonstration complètement opérationnel dans le Pays Basque, domicile de son fondateur Josema Odriozola, que nous avons interviewé l'été dernier, mais plusieurs années se sont écoulées avant la sortie de la première vidéo promotionnelle mettant en scène des prototypes de vagues d’1m30, offrant des rides de 22 secondes. Et l’ouverture de Surf Snowdomia au Pays de Galles, première piscine commerciale utilisant la technologie Wavegarden, ne s'est faite qu'en août 2015. La hauteur et la longueur de la vague sur le site de démonstration au Pays Basque étaient limitées par la taille du plan d'eau. Dans sa plus grande version à Surf Snowdonia, la vague peut atteindre 2 m, bien que cette mesure soit une mesure 'au pied de la lettre', c'est-à-dire de la face de la vague de bas en haut. Les « barrels de 2 mètres » initialement promis par Surf Snowdonia n’ont pas encore vu le jour, mais la technologie est en cours d’amélioration, et on peut observer un consensus général chez les pros comme chez les surfeurs réguliers quant au plaisir de surfer cette vague. En septembre, l’installation a accueilli sa première compétition élite avec un grand succès le Red Bull Unleashed(notre compte-rendu critique est ici), mais ce n’est pas réservé aux surfeurs d'élite uniquement puisque la vague peut dérouler dans des petites baies spécialement conçues où elle se transforme en mousse, ce qui est idéal pour les écoles de surf et les débutants. Une situation idéale pour les gamins, qui peuvent prendre quelques vagues après l’école sans trop inquiéter leurs parents, puisqu’il n’y a pas de courant ni d’autres dangers liés à l’océan.

Cependant, entretenir le bon fonctionnement de l’installation alors qu’elle délivre vague après vague, minute après minute, s’est avéré un peu problématique. Après avoir ouvert ses portes en juillet 2015, Surf Snowdonia a été contraint de refermer pour 10 jours en août à cause d’un problème mécanique, et il y a eu d’autres soucis mécaniques ensuite qui l’ont faite fermer plus tôt que prévu dans la saison, et ce pour tout l'hiver, et jusqu'au printemps 2016. C’est ce genre de défi auquels les concurrents du Wavegarden, comme la Kelly Slater Wave Company ou Webber Wave Pools, qui n’existent pour l’instant qu’en tant que prototype ou simples calculs théoriques, devront faire face dans les années qui viennent, alors qu’ils pénètrent à peine le marché.

Sont-elles écoresponsable ?

Il est clair que générer des vagues requiert de l’énergie, ce qui apparaît un peu comme du gaspillage étant donné l’abondance naturelle dans les océans du monde. On commence d'ailleurs à peine à se rendre compte des services que pourrait nous rendre l'énergie marémotrice dans notre quête essentielle de développement durable pour le monde de demain. Cependant, la plus grande proportion de l’empreinte carbone d’un surfeur provient du fait qu’il voyage: soit qu’il conduise pour atteindre son spot, soit bien sûr qu’il vole à travers le monde à la recherche de la perfection exotique. Wavegarden prend cela en compte, en faisant l’hypothèse que tu conduis un 4x4, que tu voyages seul et que tu passes au moins 1h30 à l’eau, si le surf park n’est qu’à 15 minutes de moins que la plage, tes émissions de carbone seront inférieures à celles émises par une session dans l’océan. Même si ce calcul (fumeux, on peut te l'accorder) prend en compte la puissance nécessaire pour générer les vagues, elle ne prend pas en compte l’impact de la fabrication du park dès le départ. Cependant, la plupart de l’ingénierie nécessaire pour fabriquer un surf park Wavegarden se situe dans le terrassement du lagon puisqu’il ne faut pas vraiment beaucoup de béton. Bref, si l’on fait l’hypothèse d’une longue durée de vie, il est possible d’envisager qu’en temps voulu, un surf park puisse fonctionner de manière relativement neutre sur le plan carbone.

Migrer la culture surf dans les terres ?

Une des critiques les plus fréquemment évoquées au sujet des surf parks est la dilution de la culture surf en la faisant migrer dans les terres, avec d’horribles hordes potentielles de surfeurs d'eau douce lâchées dans les océans sans aucune connaissance des marées ni des courants. Beaucoup d’entre nous aiment se percevoir comme appartenant à une sorte de tribu plus ou moins fermée, vénérant l’océan, et dédiée à la quête de houle et à la connexion avec l'océan. Le fait de faire migrer le surf dans les terres affectera-t-il ce statut privilégié ? Tout cela ne semble être en fait qu'une chimère, pour toutes les raisons que nous avons évoquées, notamment.

Sérieusement ? Le surf est déjà vendu, et a basculé du côté commercial depuis bien longtemps. Le 'lifestyle' qui va avec aussi, vendu, à grands coups de boardshorts colorés. C'est comme ça. Il suffit d’aller dans les endroits les plus chauds de cette planète et tu pourras voir des gamins qui traînent en tongs et en boardshorts. Quiksilver a dorénavant des magasins partout dans le monde, et les vidéos de surf sont utilisées pour vendre tout et n’importe quoi, de l’après-rasage à des produits pour nettoyer les chiottes. Si on peut s'en émouvoir, il ne faut pas oublier qu'aucun sport (fut-il plus qu'un sport) n'existe sans business derrière. Quel effet supplémentaire pourrait bien avoir le fait de migrer le surf dans les terres, mis à part de permettre à ceux qui s’identifient déjà à la 'culture surf' de s’engager effectivement dans ce mode de vie ? Le surf peut avoir un impact tellement positif sur la vie des gens, pourquoi ne pas l’utiliser comme le véhicule d’améliorations sociales, en y amenant les moins gâtés d'entre nous? Ou au moins, pour rendre accessible une nouvelle forme d’exercice en plein air, au bénéfice de la santé de nombreuses personnes. Comment ce fait précis pourrait-il être une mauvaise chose ?

Des vagues dans les terres pourraient ouvrir un nouveau milieu de compétition pour de nombreux participants. On peut penser que les vagues artificielles ne convaincront pas les vrais compétiteurs, mais qui dit que certains jeunes ne vont pas accéder au monde pro grâce à cela? Jenny Jones, snowboardeuse anglaise médaillée aux derniers JO, a appris son sport sur les pistes artificielles britanniques, et n'est allé dans les Alpes que lorsqu'elle était déjà une rideuse confirmée! Joe Morley, double champion du monde 'Adidas Sickline Extreme Kayak' en Autriche, a appris le kayak sur un parcours de slalom artificiel. Et bien sûr, il y a eu le film North Shore! Resté dans tous les esprits...

On peut imaginer aussi, avec un peu d'esprit 'science-fiction' que les vagues 'contrôlables' peuvent aussi améliorer les compétitions en elle-même. Les compétitions de surf sont aujourd’hui assez peu attractives pour le grand public, il y a trop d’attente entre les séries et les longues « wainting periods » de chaque événement ne sont pas très attractives pour leur diffusion à la télé, les timings sont trop difficiles à prévoir pour pouvoir les programmer efficacement. Des problèmes de ce type signifient que le surf dans l’océan ne deviendra certainement pas un sport olympique. Là aussi, on y avait consacré tout un article, qui avait fait grand bruit! Et pourtant, lorsqu’on voit que des parcours artificiels sont fabriqués pour les événements de slalom en kayak, et que le parcours d’eau vive Lee Valley à Londres est toujours en fonctionnement bien après les jeux, on peut se demander pourquoi le surf n’aurait pas une évolution similaire, dans un futur encore lointain ?

Future_surfing_star_at_Wavegarden_1

Où et quand puis-je surfer une vague artificielle ?

Dans l’ordre actuel des choses, le meilleur plan pour se faire une idée concrète, est d’aller essayer Surf Snowdonia à Cowny Valley au Pays de Galle, au moment l’installation réouvrira au printemps 2016 après sa pause hivernale. Autrement, les seules vagues artificielles que tu peux surfer sont les vieux systèmes de pompe hydraulique. Wadi Adventure dans les Émirats Arabes Unis peut envoyer des vagues d’1m20 et tu peux choisir entre des droites, des gauches, des vagues triangulaires et des vagues qui ferment pour faire de la mousse. Le park a accueilli plusieurs compétitions, parmi lesquelles un event du SUP World Tour. Autrement, le « Typhoon Lagoon » de Disney a aussi accueilli sa part de compétition, avec un surf étonnamment progressif, tandis que le Siam Water Park à Tenerife revendique les vagues artificielles les plus grandes du monde, jusqu’à 3 mètres. Cependant, ces parks sont très chers à fabriquer et à visiter, avec beaucoup d’attente entre les vagues.

Mais d’autres options sont en train de voir le jour. NLand Surf Park à Austin au Texas, qui utilise la technologie Wavegarden, ouvrira ses portes en 2016, et Wavegarden indique que six autres installations sont en cours de développement, avec encore 22 projets déjà validés sur le plan financier sur les cinq continents. Parallèlement, Wave UK à Bristol doit commencer sa construction en 2016, utilisant une technologie appelée SurfLoch. Combien de temps devrons-nous attendre avant de pouvoir essayer une installation totalement opérationnelle de la Kelly Slater Wave Company ou de Webber Wave Pool ? On ne sait pas encore. Mais le phénomène, lui, avance inexorablement. Comme la démocratisation du surf.

Par Matt Clark - Luex Travel