Kepa Acero n’a pas un talent hors norme. Il ne maîtrise pas spécialement les envolées modernes, il est même assez loin du niveau des jeunes d’aujourd’hui. Mais le petit Basque sait tuber et plutôt bien. Et surtout, il est peut-être le plus grand aventurier surf en activité de la planète. Voici un surfeur qui a redonné un coup de jeune au voyage…ou plutôt à l’expédition surf.

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Sur les traces, ou du moins suivant les mêmes principes que des explorateurs surf comme Peter Troy, Kevin Naughton, Craig Peterson et Mike Boyum, Kepa a parcouru le globe, a surfé aux quatre coins de la planète, exploré les spots reculés de l’Indonésie, de l’Afrique et de l’Inde. Et même si ses petits films ont eu de nombreuses visites sur le net, ne vous méprenez pas, Kepa ne voyage pas pour se faire aduler, ou pour être vu ou twitté. Il voyage pour l’aventure et pour l’expérience. Il voyage pour lui, pour les gens qu’il rencontre, les leçons qu’il en retient et les perspectives sur le monde qu’il en retire.

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Jeune frère d’Eneko Acero, l’un des surfeurs professionnels espagnols les plus talentueux, Kepa a grandi au Pays Basque, il a surfé les vagues de Mundaka et des spots environnants. Avec les voyages, les vagues, les conquêtes féminines et l’expérience que son frère accumulait, il s’est dit qu’il aimerait aussi avoir sa part du gâteau.

Grâce à un talent naturel et un sens inné de la vague, Kepa a rapidement rencontré le succès dans les rangs juniors pour devenir Champion d’Europe junior. Les sponsors ont suivi et il a fait son entrée dans le WQS. Après trois ou quatre années, Kepa s’est rendu compte que son style cool et son amour des tubes n’étaient pas vraiment en adéquation avec la jungle du WQS et ses vagues plus que médiocres.

Heureusement pour lui, on lui offrit une seconde chance, son sponsor Reef décida de le soutenir comme freesurfeur. Sur le papier, cela semblait être le deal de rêve et Kepa se rappelle de moments incroyables de cette époque… c’était aussi une existence assez convenue. “Chaque trip avait toujours quatre ou cinq surfeurs, plus un photographe et un caméraman," dit il, “alors cela ne laissait que peu de place à la spontanéité et à la vraie interaction avec les gens. Bien sûr, je voyageais et je surfais des bonnes vagues, mais j’avais l’impression d’effleurer simplement la surface de ce qu’était l’essence même du voyage."

Sa réponse a été particulièrement courageuse. Il a décidé de partir explorer quelques-unes des vagues les plus reculées et les plus creuses de la planète et de le faire seul. Ses sponsors, n’ont peut-être pas bien saisi le retour sur investissement qu’ils pourraient tirer de cette approche totalement solo (on peut les comprendre !). Mais cela ne freina pas Kepa ; il avait mis de l’argent de côté, acheté ses billets d’avion et était parti. Son premier stop a été la Namibie. Comme beaucoup, il avait vu les images de Cory Lopez sur cette vague de la Skeleton Coast et s’était promis de la surfer. “Quand j’ai acheté mon billet d’avion, j’étais nerveux, j’avais peur. Je me disais « merde, je pars vraiment pour la Namibie. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait et je n’avais jamais voyagé tout seul avant."

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Sans aucune information sur la vague et comment s’y rendre, Kepa s’est tourné vers Facebook et a trouvé quelques surfeurs sur la zone, ils sont devenus ‘amis’ en ligne et il leur a demandé s’il pouvait venir et rester chez eux. Ils ont été d’accord et après plusieurs avions, ils l’ont accueilli avant qu’il ne parte tout seul explorer le désert et surfer cette gauche désormais célèbre.

Il a aussi commencé à produire plusieurs petits clips sur ses voyages et ses sessions. “J’avais réalisé une seule vidéo auparavant où je promenais mon chien pendant une minute," dit-il en rigolant. “Mais mon pote cameraman m’a conseillé de n’apprendre que le strict minimum. Parle juste à la caméra et de cette façon, ton histoire sera authentique et fidèle à la réalité."

Après s’être équipé d’un trépied pour se filmer lui-même pendant ses sessions, il a aussi pris le temps de monter quelques clips assez basiques. “J’ai passé des journées entières dans le désert et dans ma voiture, j’ai donc commencé à réaliser quelques clips et à les mettre sur Facebook et Twitter… c’est ainsi que tout a commencé. Les gens étaient intéressés et c’était sympa d’avoir une connexion avec eux, surtout quand on est aussi isolé : raconter une histoire simple telle qu’elle est, est un très bon concept."

En plus des vagues incroyables et du talent de Kepa, c’est aussi sa personnalité qui a fait la différence. Une positivité contagieuse et une joie de vivre à toutes épreuves.

De retour chez lui au Pays Basque, la flamme de Kepa pour l’aventure semblait brûler plus que jamais. Il nota les endroits les plus inhospitaliers et isolés de la planète susceptibles d’offrir des vagues de classe mondiale. Avec le soutien de sponsors ayant la même ouverture d’esprit comme Patagonia, VSTA , Reef et grâce à Facebook et Google Earth, il s’embarqua dans une série d’expéditions qui l’emmenèrent entre autres en Alaska, au Pérou, au Chili, en Patagonie, en Inde, en Indonésie, en Angola et en Antarctique. Il y découvrit de nombreuses vagues, quelques-unes de classe mondiale, se fit beaucoup d’amis et vécut aussi quelques moments intenses et compliqués en mode de survie parfois…difficiles à imaginer pour le surfeur lambda.

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En Alaska par exemple, à l’extrême frontière de la région, il fit mine d’être perdu et alla frapper à quelques portes pour pouvoir enfin parler à quelqu’un. Sur l’île de Kodiak, il fit signe à une voiture qui avait une planche de surf sur le toit. A l’intérieur, il y avait un chasseur d’ours chilien et deux pêcheurs du pays. Après avoir surfé ensemble pendant quelques jours, Kepa leur expliqua sa théorie via Google Earth pour aller découvrir de nouvelles vagues et ils partirent ensemble dans le bateau des pêcheurs pour un périple de 15 heures en quête de vagues. Les cinq premiers jours furent idylliques avec la découverte de nouvelles vagues et en mangeant du saumon et du daim autour de feux de camp. Jusqu’à cet après-midi où le bateau resta bloqué sur un banc de sable à marée basse. Kepa et son pote chilien décidèrent d’aller chercher de l’aide à pieds. Kepa plus léger, marchait devant et s’aperçut rapidement que son ami s’enfonçait, le sol détrempé renfermait des sables mouvants. Sans corde pour pouvoir l’atteindre, il était convaincu que son nouvel ami allait mourir devant ses yeux alors que le sable avait déjà atteint la base de son cou. Heureusement, après plusieurs heures de lutte, le Chilien est parvenu à s’extraire et les deux hommes purent ensuite aller remettre le bateau à flots. “C’est dans ce genre de situation que l’on remet tout en question," dit-il avec le recul. “Je savais qu’après avoir partagé une expérience aussi forte, aussi proche de la mort, j’allais soit me faire un ami pour la vie ou bien on ne se reverrait plus jamais. Dix huit mois plus tard, je suis toujours en contact… quasiment tous les jours avec lui."

De tels moments particulièrement difficiles permettent de vivre les choses encore plus intensément par la suite. En Angola par exemple, Kepa a enduré des conditions de voyage extrêmement dures pour découvrir de nouvelles vagues. “Après 40 années de guerre, il faut faire très attention. Quand on se balade en voiture avec un appareil photo et des ordinateurs, on est une cible idéale et je le savais parfaitement. C’est le seul endroit où j’ai dû me comporter comme un vagabond, et même comme un ivrogne pour ne pas attirer l’attention, ni la convoitise. J’allais aussi toujours dans le village voisin voir le chef de tribu pour lui demander la permission de surfer. Je leur montrais mes planches et tout le village venait me voir car ce sont des gens curieux de nature. Je me mettais à l’eau et dès ma première vague, ils se mettaient tous à hurler et crier, comme si j’étais Jésus qui marchait sur l’eau. J’avais l’impression d’être un héros ou Kelly Slater," dit-il en riant. “J’ai emmené quelques gamins surfer, ils sont tellement sportifs qu’ils se sont levés tout de suite sur la planche. Ils ont réussi à surfer dès la première vague. C’était incroyable et ils en redemandaient bien sûr. Vous savez, ce n’est pas quelque chose de culturel, nous avons tous les mêmes sensations et quand je vois les visages de ces gamins, cela me rappelle les émotions que le surf est capable de procurer : cela vaut toutes les emmerdes pour arriver jusqu’à ici."

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Lors d’autres expéditions, Kepa a trouvé des vagues incroyables et les a surfées tout seul. “J’étais en Indonésie, sur l’un de ces archipels vraiment paumés. J’ai rencontré un Australien « à l’état sauvage » qui explorait la région depuis des mois. Nous avons surfé ensemble des vagues extraordinaires pendant quatre jours et un soir, il est sorti et est rentré complètement bourré. Au milieu de la nuit, il m’a parlé d’une vague qu’il avait découverte et qui était encore plus incroyable que ce que nous avions surfé. Aux premières lueurs, alors qu’il ronflait, je me suis discrètement éclipsé, j’ai sauté sur ma moto et j’ai trouvé cette vague. J’ai ensuite surfé pendant cinq jours l’une des meilleures vagues en Indo tout seul. J’ai réussi à apprendre à un mec du village comment filmer car j’avais du mal à croire ce que j’avais trouvé. Je voyais arriver la série, trois vagues parfaites et je savais que dans dix secondes j’allais prendre la meilleure vague de ma vie. C’était bizarre de ne pas pouvoir partager cette expérience. Mais je crois qu’il est important de montrer aux gens que de telles vagues existent encore, elles sont là si vous partez à leur recherche."

Et des histoires comme celle-là, il y en a à la pelle: avec cette gauche parfaite découverte littéralement tout en bas de la planète ou encore cette session sur cette droite parfaite en Inde. Il y aussi des moments de détresse, avec trois pneus crevés dans le désert africain et un voyage de six heures pour les réparer l’un après l’autre.

Au printemps dernier, l’appel de l’Afrique a de nouveau été trop fort pour Kepa ; il est reparti pour un trip solo jusqu’au Sénégal. Rien de particulièrement nouveau sur le papier...c’est une destination connue et fréquentée mais différente quand on décide de s’y rendre par la route.

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“Je n’avais pas planifié grand-chose. J’avais juste acheté un van pas cher à Bilbao, je l’avais aménagé et hop…en route ! Je n’avais pas d’objectifs précis à part chercher des vagues et me faire plaisir."

Suite et fin...

Etre le premier ou le dernier, se vanter de quelques nouvelles découvertes ou brandir des records n’a jamais été ce qui motive Kepa, lui c’est plutôt le voyage qui l’intéresse. « J’ai rencontré tellement de gens sympas sur la route. Au Maroc et dans le Sahara, j’ai fait la connaissance de beaucoup de surfeurs dans leurs vans, sans les caméras et les photos, des gens qui vivent simplement leur passion pour le surf. Puis, je suis entré en Mauritanie et les choses ont un peu changé. L’endroit est assez intense, l’ambiance est différente et je ne me suis pas senti en sécurité. Un matin je me suis réveillé et un mec nettoyait mon van et exigea une grosse somme d’argent et la situation s’est rapidement envenimée. Les gens ont faim, ils n’ont rien et j’étais là avec mes planches de surf pour me faire plaisir. Je ne me suis pas senti à ma place en Mauritanie, j’avais l’impression d’être un peu idiot. Je devais rester sur place un mois et je suis parti après 10 jours."

Les récoltes détruites par le vent, par les insectes, les routes où ce vent fouette en permanence la voiture, les gens rendus durs et peu avenants par ce type de conditions de vie ont laissé place à l’exotisme de l’Afrique. « Dès que j’ai traversé la frontière du Sénégal, j’étais heureux de retrouver l’Afrique noire, je me suis dit ‘voilà ce que j’aime dans l’Afrique’. C’est une explosion de couleurs, de chants, de musiques, de gens dansant et qui aiment la vie. Les femmes que j’ai croisées au Sénégal m’ont étonné, ce sont les plus belles de la terre!"

Mais voyager seul au volant a aussi un inconvénient que l’on découvre sur le terrain, on ne partage pas les imprévus financiers et notamment toutes les ‘taxes’ de passage. « J’étais la cible préférée de la police, des militaires et des douanes. Ils voulaient tous une part du « gâteau Kepa ». Et après avoir été plusieurs racketté par les autorités, je ne pouvais plus me permettre de continuer en voiture et je l’ai donc vendue et j’ai continué à pieds."

Coincé dans des bus bondés, Kepa s’est mis à discuter avec le mec qui l’avait pris comme oreiller pendant la moitié du trajet vers le sud et s’est ensuite fait inviter dans sa famille pendant dix jours. “Ses enfants, sa femme, lui et moi dormions tous dans la même pièce. Les gens n’ont rien ici… comparé à ce qu’ils possédaient avant, mais ils partagent tout ce qu’ils ont même avec un étranger : le meilleur moment de mon trip !"

Attiré par des pointbreaks repérés via Google Earth, Kepa a continué vers le sud en faisant du stop et en prenant des bus pour atteindre la Guinée, pour découvrir que ces pointbreaks étaient tous abrités par des rochers au large et qu’ils ressemblaient plus à des lagons qu’autre chose. Après des milliers de kilomètres par la route, le vol direct de Conakry à Madrid semblait être une bonne idée pour rentrer chez lui.

Le road trip de Kepa le long de la côte africaine a coïncidé avec l’un des hivers les plus ‘actifs’ de l’Atlantique Nord, ce qui semblait être de bonne augure. Malheureusement, ces houles ont concentré toutes leur violence trop au nord et l’orgie attendue n’a pas eu lieu. Mais c’est ce qui différencie les voyages de Kepa des autres freesurfeurs. Les vagues ne sont souvent qu’accessoires. Sur ses vidéos, le surf n’est pas le plat de résistance, juste un accompagnement savoureux. C’est plutôt la bonne humeur du surfeur basque, c’est probablement là où il faut chercher son succès sur Youtube. Quand on vous nourrit chaque semaine de vidéo de pros, avec des millions d’images par seconde, avec des Web Cam et des ralentis à couper le souffle, certes c’est impressionnant mais cela ne raconte pas d’histoire. Kepa nous offre une vraie proximité, nous permet de nous identifier à lui, de se dire ‘cela pourrait être moi’ et rend du même coup le surf trip accessible à tous. Et aujourd’hui, sa page Youtube fleurte régulièrement avec les deux millions de webspectateurs.

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Pourtant Kepa, qui n’a pas besoin de ce genre de leçon, est revenu encore plus humble de ses voyages au bout du monde et pour une raison en particulier qu’il nous conte en guise de conclusion. “Une rencontre m’a vraiment frappé. Après dix jours à camper seul en Alaska, j’ai décidé de rejoindre une autre partie de la côte et j’ai pris un jeune homme en stop. C’était un jeune de 19 ans originaire de Mongolie qui avait traversé la Sibérie à pieds, puis il avait pris un bateau et se dirigeait vers Anchorage pour trouver du boulot. Il avait parcouru plus de 7000km et n’avait qu’un sac à dos. Nous avons passé cinq heures ensemble jusqu’à ce que nos chemins se séparent. Je l’ai regardé dans le rétroviseur, tout seul au milieu de nulle part. On croit que l’on vit une grande aventure, que notre histoire est unique. Puis, on réalise que certains vivent l’aventure au quotidien ou pour des raisons bien différentes des nôtres. J’ai eu l’impression de n’être qu’un simple touriste ensuite, de ne toucher que du bout des doigts ce qui est humainement possible."

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