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Lecture: Rester au chaud

Lofoten. Norvège. Photo: Alex Laurel

L’auteur est assis sur la plage. Grelotant. Tapant son stylo sur la page. Tap tap tap…

À l’eau, des blocs de glace. Des surfeurs en combinaison étanche tremblent sous les bourrasques du vent arctique. Frontières froides. Plage enneigée. C’est du déjà vu pour l’auteur qui connait par coeur ce nouveau genre du surf trip. Sable Saharien. Pays déchirés par la guerre. Aventures en pleine nature. Personne à l’eau. Super génial et… tap tap tap.
Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes. Thrusters en PU. Jeffrey’s Bay. Kelly Slater. Il y a du progrès. Et nous voilà dans cet univers glacé, encourageant les gens à venir où ils n’auraient jamais mis les pieds.

Le photographe est là à côté. Un ours polaire avec un énorme blouson et plusieurs cols roulés. Clic clic clic voilà pour les montagnes, l’arrière plan, le “lifestyle.” Mille mots grâce 25 images par seconde. Comment la plume peut-elle rivaliser?

Nous y sommes allés. Nous avons surfé. Nous sommes revenus. C’était:
a)Parfait.
b)Incroyable
c)Hallucinant.

Clic clic clic. Tap tap tap. Les médias tiennent la plage. Ils vendent du surf. La surpopulation à l’eau cela permet de promouvoir l’évasion, l’isolement. C’est l’ironie du sort.

“As-tu déjà eu envie de faire autre chose?” demande le journaliste.
“Bien sûr, comme quoi?” Il a plus de 20 000 euros d’équipement sur la plage…Il pourrait les utiliser à photographier des oiseaux rares.
“Je ne sais pas,” dit le journaliste. “Quelque chose d’autre.”
“Je travaillais avant dans un hôtel. Je détestais ça. Chaque jour je suis heureux de ne plus y travailler.”
“Mais nous allons tous les deux être sans une thune et sans domicile fixe quand nous aurons 35 ans. Cela ne t’inquiète pas?”
“J’essaye de ne pas y penser,” répond le photographe.
Une série de vagues arrive et la conversation s’arrête. Un air. Un tube. Un virage. Ils surfent comme dans des pubs. Travaillant, posant dans le froid.
“Des super tofs,” lâche le photographe. “L’arrière plan est hallucinant.”
Le journaliste acquiesce. Tape son stylo et observe la mer.
“Cela a l’air vraiment…c’est quoi le moment, Monsieur le journaliste?”
“Glacial.”
“Ha ha, ouais. C’est ça.”

Le photographe est populaire. Les meilleurs l’appellent pour travailler. ‘High five’ à l’américaine dans toutes les soirées, Yeah man! C’est lui qui boit le plus. Il n’a pas surfé depuis des années.

L’un des surfeurs revient au bord. Gonflé, barbu. Six millimètres de néoprène. Un grand sourire qui contraste avec la neige.
“Man,” dit-il, “Ca pèle.” Il ne se plaint pas. Il fait juste une observation. La neige tombe. On parle de la météo.
“On devrait faire un feu,” suggère le journaliste. “Boire du whiskey. Pour que le sang circule.”
Le surfeur est d’accord. Il se retourne vers les vagues. Une autre série. Clic clic clic. “C’est fun,” dit-il. “Tu devrais y aller.”

Le journaliste acquiesce. Cela a l’air:
a)Froid.
b)Glacial.
c)Pas fun.

Le journaliste a une combinaison 4 millimètres. Trop petite. Pas de cagoule. Il a surfé hier et ressent encore le froid en lui. Son corps était totalement paralysé. Mort. Il a réussi à prendre une vague mais pas à se lever, anesthésié par le froid.
“Ouais,” dit il. “J’y vais.”

Sa combinaison est encore mouillée. Il frissonne. Chaire de poule dans ce vent glacial. Regrets et inquiétudes. Son coeur s’emballe déjà.
“C’est un état d’esprit,” dit le surfeur, en le regardant greloter. “Pour rester au chaud, il ne faut pas y penser. C’est la clé.”
“Je réfléchi trop parfois,” répond le journaliste. “Tout le temps.”

Le barbu ne dit rien. Il regarde les vagues. Une autre série. Clic, clic, clic. Il ne se souci pas du futur, du froid et de l’ironie.
Après avoir enfilé la combinaison, il n’y a plus de marche arrière possible. Le rédacteur se retourne une dernière fois vers les autres au bord de l’eau et j’aperçois que tout le monde le regarde. Peut être jaugeant ses chances de survie, d’être avalé par un orque ou d’être assommé par un bloc de glace. L’eau froide traverse instantanément ses chaussons de 2 millimètres. Les rochers sont glissants et le vent toujours aussi glacial. Un autre surfeur sort de l’eau. Il n’y en a plus qu’un au line up. S’il attend encore un peu, il sera seul au large. Gelé, mourant.

L’eau arrive au niveau de ses hanches et de ses jambes recouvertes de 3 millimètres. Brrrrr, arrête de penser, arrêtes de penser, arrête de penser.
Il s’arrête. Le dernier surfeur rejoint le bord, ils seront tous sur la plage à le regarder. Il aurait dû préparer un feu. Ouvrir une bouteille de whisky. Continuer à taper son stylo jusqu’à ce que l’inspiration lui vienne. Une idée qui puisse le réchauffer. De la nouveauté en eau froide. Ses jambes sont engourdies. Ses mains ont disparu. Un dernier regard vers le rivage.
“Allez on y va maintenant”lui lance le barbu qui le dépasse. “Laisse ton article sur la plage.”
Il est déjà en train de ramer, de faire un canard. Brrrrr.
Le rédacteur se couche et commence à ramer. Ses bras sont congelés. Son souffle est court. Ses pensées glacées. Il y a du progrès.

—Nathan Myers

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