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Opinion

La Tour de la discorde? 1ère partie…

Les juges et leurs notes…vaste sujet qui enflamme bien d’autres sports…alors souffrons-nous du même mal dans le surf? Est-ce une maladie à fort relent américano-australien? Où sont passés les juges français? Pourquoi a-t-on besoin d’un chef juge? Beaucoup de questions avec malheureusement peu de réponses dépassionnées et impartiales. Loin de nous l’idée dans ce petit article de s’en prendre aux personnes et individus, c’est plutôt le système ASP qui  nous intéresse…nous ne citerons d’ailleurs aucun nom…sauf de celui qui nous aura fait un peu mieux découvrir l’envers du décor, notre guide dans les méandres de cette organisation internationale et que nous avons sélectionné, choisi avec soin pour que sa parole soit la plus libre possible!
Julien “Vico” Hamel est coach, et consultant dans tout ce qui touche au surf, ancien juge Français partageant sa vie entre le Sud Ouest Aquitain et l’Algarve. Il garde un oeil sur l’actualité surf et a connu le sommet de la Tour (des juges) mais aussi ses couloirs, ses recoins et ses oubliettes…
Une Tour qui déchaine les passions mais dont le surf pro ne peut pas se passer…Photo: ASP
– Avant de rentrer dans le vif du sujet, quel est ta définition d’un bon juge?
Je pense qu’un bon juge de surf doit reposer sur certaines qualités majeures. Connaissance, Concentration, Mémorisation, Hiérarchisation, Esprit critique, et Intégrité.
Un bon juge doit être capable, non pas de “savoir” la phrase des critères de jugements ASP, mais de la connaître, de savoir y lire toute sa complexité, chaque mot, chaque tournure de phrase a un sens bien particulier et c’est dans cette seule parfaite lecture que ces critères ont une véritable transversalité, adaptables sur tous les spots, à tous les niveaux, supports et sexes.
Je pense qu’un bon juge n’existe que dans un bon panel. On ne peut blâmer (souvent) ou encenser (rarement) le travail d’un seul juge en l’isolant de son groupe. Les scores qui tombent dans les oreilles des surfers sont des moyennes, ce qui est censé compenser, lisser, harmoniser, voire minimiser la marge d’erreur d’une seule personne. Un bon juge sait mettre en valeur le bon surf, celui qui obéit à ces critères de jugement du surf qui, pour la première fois dans son histoire, couronnent la spontanéité, le talent, l’engagement, le surf au service de tout l’espace de la vague. Le juge moderne écrase le surf médiocre et auréole l’excellence.
Il suffit de voir dans l’exemple que j’ai fourni des critères de jugement du Bell’s dans la période fin 60’s – mi 70’s et on voit que le juge (qui a l’époque était même accompagné d’un scribe pour l’aider à saisir la notation de chaque vague) n’était ni plus ni moins qu’un compteur de manoeuvres. Aujourd’hui on laisse plus de subjectivité et de liberté tant au surfer qu’au juge, et, malgré quelques erreurs, je pense que s’il n’y a pas de système parfait pour évaluer la performance en surf, on pourrait difficilement en être plus proche aujourd’hui.
 
– Nous avons publié une capture d’écran de la note d’un juge français dans la série de Pauline Ado, qu’en penses-tu?
Cet exemple est assez représentatif des difficultés auxquelles nos surfers sont confrontés dès qu’ils enfilent le lycra.
Comme je le disais plus tôt, il est délicat de sortir un juge de son panel, qui plus est sortir l’une de ses notes lors d’une série. Il faut voir la façon plus ou moins stricte qu’il a d’évaluer correspondant à l’échelle de note sur laquelle il se base (s’il juge depuis plusieurs séries et à tous ses scores référents en tête, ou s’il revient juste de pause). Il faut comprendre que sur les 5 juges qui tapent leurs scores sur leurs terminaux, l’ordinateur, pour éviter toute partialité, en retire directement les deux extrêmes (score le plus bas et le plus haut) et fait la moyenne des trois scores restant. L’écart qu’il y a entre le plus bas et le plus haut de tous les scores rentrés pour chaque vague est appelé “split”.
Il est très important de savoir que les juges ne se parlent pas, ne voient pas les scores de leurs collègues (professionalisme oblige + séparations cloisonnées entre chaque juge pour ceux qui ont les yeux qui s’égarent) et surtout ne connaissent pas les situations, car ils n’ont pas un retour audio clair du commentateur plage, ni l’écran qui résume les scores de tous les juges. (réservé au chef juge et au computer operator)
Sur l’exemple de Pauline, on voit à l’issue de cette série que sur la vague en question, elle aurait eu besoin d’un 6,57pts pour seconder son 5,77 et terminer seconde. La notation de sa vague a une tendance juste en dessous de 6 points avec un split est de 1,4pt, un écart qui est assez important, mais très fréquent sur les scores qui oscillent entre 5 et 7 points. L’importance est donc de ne pas isoler le juge mais la tendance. Ainsi même si le juge Français avait voulu “aider” Pauline en lui mettant un 6,8pts, voire plus (alors son score aurait été éliminé par l’ordinateur), cela n’aurait pas suffit à élever la moyenne globale de la vague, qui aurait plafonné, dans le cas présent, à 6,3pts.
– Quand Joan Duru déclare qu’il ne se sent pas du tout soutenu par les juges européens, il cherche un bouc émissaire ou est-ce la dure réalité des nations mineures du surf?
 C’est amusant de voir comment ce qui passe pour du “noble patriotisme” pour n’importe quel pays du monde devient subitement du vil chauvinisme dès que l’on ose dire ou faire la même chose en France…
Je partage la vision de Joan, qui malheureusement jusqu’alors a été plus souvent perdant que gagnant au jeu du “qui-pousse-qui”.
L’un des problèmes se situe à la source, il n’y a plus de formation correcte des juges en Europe, et nous avons malheureusement de moins en moins de compétitions en Europe qui permettent la formation puis l’émergence de nouveaux juges. À ce jour, aucun Prime confirmé au calendrier en 2013 ne se déroulera en Europe, et le reste des 6 Stars est généralement trusté par les juges Internationaux qui viennent pour l’Été Européen (mixité du panel de juges oblige). Les places pour les juges Européens sont donc limitées et vue l’absence de compétition entre le niveau Pro Junior et les niveaux des 6 Stars, Prime et WT, nos juges se retrouvent trop souvent à jouer les figurants car ils n’ont pas pu thésauriser suffisamment d’expérience sur les grosses compétitions pour justifier d’une place permanente que ce soit sur les épreuves Européennes ou dans les autres régions ASP.
“Il n’y a pas de coup de pouce des juges européens en Europe” déplore Joan Duru, ici porté en triomphe sur le sol français lors du Vendée Protest Pro. Photo: ASP
L’Europe est loin d’être une nation mineure aujourd’hui, et ce complexe d’infériorité doit cesser. Joan est l’un des meilleurs surfers au monde, son niveau n’est pas à remettre en question; ce que je trouve par contre inadmissible est d’avoir comme fait établi, par les surfers et media, le fait d’être “soutenu” par un juge. C’est là où le système coince. Un juge n’est pas là pour “aider” ou “soutenir” mais pour évaluer une performance. Si toutes les voix des nations “mineures” du surf se levaient et portaient réclamation écrite dès qu’une nation “majeure” est indéniablement favorisée, alors le système pourrait éventuellement évoluer avec plus d’équité. Ou au moins plus personne ne pourrait se plaindre que le “système est pourri” et “que de toute façon on peut rien y faire”… Comment peut-on encore oser se plaindre ou être surpris quand on accepte de faire une compétition jugée par un panel issu souvent à 90% du même pays ? Pour rappel ASP est le sigle de l’Association des Surfers Professionnels. Il est donc de leur ressort de faire bouger les choses en faisant remonter leurs idées au Bureau Directeur.
Pour moi la solution est assez simple: les panels de juges sont généralement de 7 juges (rotation de 5 juges à poste pour 2 qui se reposent). L’ASP International compte 7 “régions” ASP (Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe, Australasie, Hawaii, Japon, Afrique). Il suffirait donc de faire voter au cahier des charges que pour chaque compétition d’envergure internationale (5* et plus), le panel soit constitué d’un juge par région. C’est loin d’être compliqué ou difficile à mettre en place, mais bizarrement il semblerait qu’il soit plus facile de se plaindre et blâmer le système que de réfléchir et essayer de le faire évoluer. L’ASP dispose aujourd’hui d’excellents juges dans chaque région, et cela permettrait à d’autres juges motivés de progressivement rentrer sur des compétitions de plus grande envergure dans ou hors de leur territoire.
La finale la plus controversée de l’année, Médina vs Wilson. Une avalanche d’insultes a ensuite été déversée contre l’ASP sur tous les réseaux sociaux. Photo: ASP
 
 
– Il est rare d’avoir une journée de compétition sans un série litigieuse, quels types de pression subissent les juges, car ils en subissent n’est ce pas?
 Depuis que la crise économique a touché les entreprises du surf, les surfeurs et les compétitions ont été les premiers a accuser le coup, et la pression, les enjeux financiers sont devenus bien plus exacerbés. Jamais n’avait-on vu autant de riders sans stickers sur les podiums des WCT et QS, et la plupart des surfers ne bénéficiant plus des mêmes conditions de confort dont ils jouissaient, se battent donc bien plus vigoureusement pour chacune de leur vague. La tension monte et les motivations intrinsèques se libèrent: les surfers engagent désormais plus de leur propres deniers et veulent passer des tours pour au moins reprendre leur mise et payer le billet d’avion vers la prochaine étape. Chaque série est aussi un véritable gagne-pain et les juges le savent.
Le niveau général a également rapidement sauté plusieurs crans et certains juges se sont retrouvés parfois un peu perplexes face à leur échelle de notes devant tant de contraste entre surf classique et approche plus aérienne et vague à une manoeuvre. La nécessité de comprendre, s’adapter et maîtriser ce flot de nouveautés est un challenge supplémentaire, tout comme se risquer à poser des scores d’excellence (entre 8 et 10 points) sur des vagues à un aerial est une toute autre pression que d’évaluer le sempiternel three-to-the-beach.
L’éternelle conspiration du “Il a gagné parce que c’est la compétition organisée par son sponsor” qui flotte sur le résultat donné par les juges n’est quant à elle qu’une vaste blague, quand on réalise que plus de 85% des 60 plus récentes épreuves du WCT ont été remportées par les team riders des marques concurrentes.
L’évaluation même de la performance en surf est (et doit) rester sujet à débat. Comme évoqué en ouverture, les critères de jugement actuels sont de loin les plus à même d’aider les surfers et les juges à tracer une ligne distincte entre médiocrité et excellence. Le très théâtral finish Wilson/Medina à Supertubos cette année confirme non seulement la théorie foireuse de conspiration citée plus haut; mais souligne l’importance de la transversalité des critères quant au spot choisi: Supertubos = tubes en priorité, tout comme à Tahiti, Fiji, Pipe. Les juges gardent donc en tête que dès que les conditions le permettent, le tube doit et sera mis en avant lors de la notation, tout comme le surf aérien sera plus récompensé sur des spots tels que Lower Trestles.
Mais pour le juge, la pression vient aussi de ses propres pairs. En effet, les places sont chères en tant que juge ASP, et chaque interférence, chaque score qu’il compose sur son terminal informatique rentre dans les statistiques qui serviront au Chef Juge de critère d’évaluation, journée après journée, pour son éventuelle montée (ou descente) en grade…Il est donc parfois de bon ton d’éviter de faire des vagues dans le panel et de se confiner confortablement dans la moyenne générale.
Effet de mode, accès (pour l’instant) gratuit aux webcasts, le surf draine de plus en plus de passionnés, qui sont souvent aussi loin d’en comprendre ses subtilités qu’ils sont rapides à créer de très subtils groupes Facebook anti-ASP ou anti-brésiliens dès qu’ils pensent avoir été floués dans leur pseudo foi surfistique. Il ne faut pas oublier qu’à ce jour, seules les épreuves du haut du panier (WCT & Prime) bénéficient du replay, que la durée moyenne d’une vague surfée en compétition est de 7 secondes, qu’un juge va scorer entre 300 et 500 de ces vagues par jour sur un WQS, souvent dans des containers surchauffés, face au soleil, avec 4 surfers à marée basse qui se font des triples interférences dans du 40 cm mushy, tout ça sur des critères parfois obscurs pour les surfers et le public, et pour seule récompense le juge aura généralement droit à un modeste salaire, un sandwich insipide, un bras d’honneur, des insultes et un lancer de pierre car au jeu des moyennes de score, un surfer mécontent s’est fait éliminer pour cinq centièmes de point…
Oui, il y a de la pression chez les juges, mais pour citer P. Destouches, “La critique est aisée et l’art est difficile.”
La suite demain…

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