Texte de Ben Weiland

Photos Chris Burkard

Le moteur de l' hélicoptère hurlait. C'était un dinosaure, un Mi-8 tout droit sorti de l'époque soviétique. Une taule épaisse recouvrait la cabine de pilotage qui ressemblait à une sorte de quasimodo géant sous les pales de la grande hélice. Puis la cabine s’affinait à l'arrière avec cette queue rectangulaire où était entreposé tout le matériel. L'appareil sentait l'essence. A l’intérieur, il y avait largement assez de place pour tout le monde, planches de surf comprises. A cause de son âge, l'hélicoptère avait été repeint en orange pour lui redonner un semblant de jeunesse. Mais ces vieux appareils n'ont pas besoin de ça pour rester fiables.

Nous avons décollé et l'hélicoptère fila juste au-dessus de la cime des arbres en survolant lacs et rivières, en longeant les montagnes avec l'océan toujours en vue. Il y avait plein de spots trop souvent protégés de l'angle de la houle. Le pilote avait un plan de vol serré et devait absolument s'y tenir: nous n'aurions que deux heures au sol avant de repartir, pas une minute de plus. Nous cherchions un endroit où atterrir et le programme une fois à terre allait être le suivant: jauger la qualité du spot, le surfer pendant deux heures ou choisir de rester sur place pendant quelques jours en pleine nature et puis revenir, en rappelant l'hélicoptère grâce à notre téléphone satellite.

Les pales de l'hélico ralentirent et les yeux de Keith se mirent à briller. A l'embouchure de la rivière, un banc de gravier en forme de goutte d'eau partait vers le large. De petites lignes d'écume glissaient sur ses contours et puis tournaient à 180°. Tout cela était entouré par des falaises et des montagnes qui donnaient l’aspect d’un cirque ou d’une arène naturelle.

Keith Malloy. Photo: Burkard

Une toute petite gauche et une droite déroulaient sans accroc sous le vent offshore mais... c'était trop petit pour surfer. Nous sommes restés sur le rivage comme hypnotisés. L'endroit était fantastique mais il était clair qu'il faudrait un angle de houle à la précision chirurgicale pour générer des vagues ici, et les prévisions n'annonçaient rien dans ce sens pour les prochains jours. Il n'y avait pas de raison de rester et de camper ici. Nous avons plié bagages et les deux heures étaient presque écoulées. Notre pilote allait partir de toute façon et nous avons quand même dû nous dépêcher pour embarquer.

“Où est Cyrus?" demanda quelqu'un quand on ferma les portes de l'hélicoptère.

La dernière fois que quelqu'un l'avait vu, il pêchait le long de la rivière. Dane regarda à travers la fenêtre. Cyrus courait à travers l'herbe avec sa canne à pêche, il perdait ses appâts et du matériel de sa veste en courant ;il devait sûrement craindre que ce pilote de l'ère soviétique ne le laisse sur place pour avoir manqué de quelques minutes le départ. On demanda tous au pilote d'attendre. Cyrus monta in extremis dans la carlingue.

“ Devoir rester ici n'aurait pas été désagréable," dit-il. “ J'aurais pu vivre de pêche et de surf pendant un mois en attendant que l'on revienne me chercher."

 

Ici, la frontière est bien mince entre la nature sauvage et la ville. Les volcans actifs sont visibles depuis n'importe quelle rue. La vision de ce cône violet rappelle constamment la capacité destructive de la nature.

En quittant la ville pour reprendre la direction de l'océan, nous sommes tombés sur une voiture avec des planches sur le toit. Quatre mecs les détachaient alors que notre cabine anti-bombes se garait, ils nous firent signe...

L'un d'entre deux s'est présenté: Anton, le leader et le prof du surf club local. Il nous a expliqué que lui et ses amis surfent les plages près de la ville depuis deux ans. Il est venu au surf après avoir vu la vidéo In God’s Hands. Quand Tom Curren est venu quelques années plus tard, il a motivé Anton pour qu'il essaye le surf. Grâce à internet, il a pu se fournir en matériel de surf (combinaisons) et en planches en mousse. Anton voyage occasionnellement en Indonésie et aux Philippines pour trouver des vagues plus chaudes. En fait, il part pour Cloud 9 dans une semaine...

Il nous a renseignés sur les marées, la direction de la houle et les prévisions à venir. Tom Curren avait trouvé une bonne vague non loin d'ici que lui et ses amis appellent désormais “Curren’s Point". Anton pense que c'est la meilleure vague dans le coin.

“Où est-ce que c'est?" demanda Dane.

“On ne peu plus la surfer," lui répondit Anton. Le spot est situé à un kilomètre à l'intérieur d'une zone militaire.

Gypsy du Kamchatka, Pat Gudang. Photo: Burkard

***

Nous nous sommes installés le lendemain devant une autre baie délimitée par une rivière. C'était le week end et des gens de la ville venaient faire la fête. Il y avait de la techno qui sortait des voitures. Derrière nous, un homme costaud en slip tira quelques coups de feu dans le sable. Il donna l'arme à sa femme qui eu du mal à la glisser dans son maillot de bain tellement il était serré. Plus tard, leur fille de quatre ans tira aussi quelques coups. Au bord de la rivière, trois mecs à poils couraient vers l'océan, puis revenaient se rouler dans les dunes. Il y avait des quads et des jets-ski, l'air sentait l'essence et la fumée de moteur…tout le monde jouait avec l'accélérateur sur le sable. En fin de journée, des centaines de bouteilles de vodka jonchaient le sol sous le regard sévère de cet immense polygone fumant. Personne ne se souciait de savoir si Mt. Terrible sifflerait un jour prochain la fin de la partie en détruisant tout sur son passage.

La houle ici pouvait arriver de n'importe quelle direction. Des houles d'est assez courtes qui ne durent que quelques heures. Alors nous étions attentifs. Quelques petites gauches et droites se formaient sur les bancs de sable. Les intervalles étaient courts et les vagues de série montaient quasiment les unes sur les autres.

Mais nous attendions surtout la houle de sud . Elle devait arriver avec une période plus longue. Et quand ce fut le cas, il n'y eu que de longues droites, rapides accompagnées par un courant puissant. Il n'y avait pas beaucoup d'eau sur le banc de sable et les vagues suçaient sur toute la longueur. Elles cassaient dans 40cm d'eau cristalline, ultra-creuses sur le sable noir.

L'eau était glacée. C'était dur d'y rentrer. Dane et Trevor étaient déjà à l'eau avec gants et chaussons . J'ai couru pour les rejoindre mais sans gants. L'air était chaud et j'avais complètement oublié de les mettre. Dès l'instant où je suis rentré dans l'eau, la morsure du froid a été terrible. J'ai donc rebroussé chemin.

Pendant ce temps là, Dane a réussi à rejoindre le pic. Il est parti sur une vague de la série, enchaînant les bottom turns et les virages en haut de vague, carves serrés avec de belles gerbes d'eau. Trevor a pris la prochaine et s’est calé dans une longue section tubulaire.Il en est sorti en passant un gros roundhouse. Plus loin sur la plage, Keith a fait de même sur un long mur creux backside en décollant sur la section de l'inside. Cyrus attendait au large ; Il a ramé sur tôt sur celle qui arrivait et a pris de la vitesse sur sa planche asymétrique. Juste à la fin du tube, il s’est fait happer pour terminer son ride en bodysurf.

Les vagues perdent de leur forme à marée montante mais un autre spot un peu plus loin commence à fonctionner, plus puissant et plus creux. Nous traversons la rivière à marche forcée. Nous n'entendons plus le bruit des fêtards du week-end mais soudain un garde militaire arrive derrière nous. Il nous regarde surfer pendant quelques instants. Il ne dit rien. Et continue à nous observer. Je vais le voir pour me présenter et lui demande si nous pouvons aller voir d'autres vagues plus loin sur la plage. Il secoue la tête. Je lui repose la question. Il pourrait venir avec nous et nous escorter. Il décline encore une fois. Mais cette fois, il n’ a plus l'air aussi sûr. Je sentais qu'il pouvait changer d'avis. Nous lui expliquons à plusieurs que les vagues sont certainement meilleures plus loin. Mais il n'a toujours pas l'air convaincu.

Il nous lâche même “petit là-bas…" .

“Ca tube," lui répond Chris en mimant de la main le mot “creux."

Le garde ne parle presque pas anglais et comprend encore moins les subtilités techniques du surf mais il observe notre enthousiasme et nous autorise finalement à aller voir. Il nous amène à un endroit où il y a du sable à perte de vue… l'océan à l'air plat mais la crête d'une vague apparaît parfois à l'horizon. Ce spot, en se rapprochant, déferle sous le niveau de la mer et les vagues y sont presque aussi épaisses que hautes. La lèvre casse dans très peu d'eau et Dane se fait avaler par une vague qui ferme. Trevor le rejoint au line up. Quelques vagues se lèvent et déferlent à la perfection. Elles ouvrent assez longtemps pour pouvoir sortir avant la section de l'inside où la vague explose sur le sable à sec. Il se fait tard et le garde nous indique qu'il est temps de rentrer.

“J'adore ce genre d'endroit pour le challenge qu'il représente" explique Dane sur le chemin du retour . “C'est loin d'être facile mais quand on arrive à avoir la bonne session, on se dit que cela valait bien tous ces efforts."

Le garde nous suit jusqu'à la rivière et attend que nous traversions. Il nous regarde les bras croisés s'assurant bien que n’allions pas faire…demi-tour.